Deux chiffres, un geste des mains et une viralité fulgurante. En quelques mois, « 6-7 » est passé des vidéos TikTok aux cours de récréation du monde entier, jusqu’à devenir l’un des phénomènes culturels les plus commentés de 2025. Derrière son apparente simplicité, cette tendance interroge pourtant des sujets bien plus larges : la circulation des codes culturels, la manière dont les jeunes générations construisent leurs communautés, mais aussi la capacité des marques à comprendre – ou non – ces nouveaux langages.
Dans une analyse récente, Emmanuel Carré, directeur d’Excelia Communication School, décryptait le phénomène à travers le prisme des sciences sociales. À partir de ce cas d’étude singulier, nous l’avons interrogé sur ce que révèle la tendance « 6-7 » de l’évolution des pratiques culturelles à l’ère des plateformes, et sur les enseignements que les professionnels de la communication peuvent en tirer.

JUPDLC : Pour commencer, comment résumeriez-vous le phénomène « 6-7 » à quelqu’un qui n’en aurait jamais entendu parler ?
Emmanuel Carré : « Six Seven », ce sont deux chiffres accompagnés d’un geste des mains rythmé de haut en bas, qui ont envahi les cours de récréation du monde entier en 2025. C’est à la fois un cri de ralliement et une blague, un signal de reconnaissance et un tic contagieux. Le plus frappant, c’est que l’expression ne signifie rien de fixe : elle revendique cette vacuité comme une qualité, au point qu’un enseignant peut l’entendre soixante-quinze fois dans la même journée sans jamais pouvoir en définir le contenu. C’est ce vide sémantique, précisément, qui a fait son succès.
JUPDLC : Comment expliquez-vous qu’un contenu aussi simple puisse devenir un phénomène mondial ?
Emmanuel Carré : À l’origine, c’est une chanson, « Doot Doot (6 7) » du rappeur Skrilla, sortie en février 2025, où les chiffres renvoient vraisemblablement à la 67e rue de Philadelphie. Mais Skrilla lui-même a affirmé n’avoir jamais voulu fixer de sens précis à l’expression. Le succès est venu ensuite d’une série de mutations : des créateurs TikTok ont exploité la coïncidence entre ces chiffres et la taille du joueur NBA LaMelo Ball (6 pieds 7 pouces), un autre joueur a amplifié le phénomène en interviews, puis une vidéo d’un enfant surnommé le « 67 Kid » hurlant l’expression lors d’un match est devenue virale en mars 2025. À chaque étape, le signe s’est vidé un peu plus de son contenu référentiel initial pour ne conserver que sa forme sonore et gestuelle. Et c’est précisément parce qu’elle résiste à toute explication que l’expression s’est propagée aussi vite.

JUPDLC : Dans votre analyse, vous montrez que le succès de « 6-7 » repose autant sur un geste que sur une expression. Quel rôle joue aujourd’hui la dimension performative dans la circulation des tendances ?
Emmanuel Carré : Le « Six Seven » s’inscrit dans une généalogie bien documentée de gestes viraux transmis par imitation et pratiqués collectivement : du Shaka hawaïen au signe Jul, en passant par le « L » de Loser popularisé par Jim Carrey ou le Dab. Ce sont ce que l’anthropologue Marcel Mauss appelait des « techniques du corps » : des façons socialement apprises d’utiliser son corps, incorporées par observation et reproduction. Dire « Six Seven » avec le geste, c’est aussi, comme le décrivait le sociologue Erving Goffman, poser une clé ludique sur une situation ordinaire, la faire basculer vers le jeu ou le rituel. Le geste signale qu’on joue, qu’on partage un autre registre que celui de la situation officielle. C’est ce qui produit la complicité entre ceux qui le pratiquent.
JUPDLC : Peut-on considérer « 6-7 » comme un simple buzz éphémère ou révèle-t-il des évolutions plus profondes dans la manière dont les jeunes générations communiquent entre elles ?
Emmanuel Carré : Je pense qu’il faut résister à l’idée d’un fait radicalement nouveau. Le sociologue Gabriel Tarde avait déjà pressenti, dès 1890, que l’imitation est le moteur fondamental du lien social : les individus se copient, les signes se propagent par contagion, et cette propagation est la matière même du lien social. Ce que fait la génération Alpha avec « Six Seven » rejoint ce que le sociologue Dick Hebdige avait montré dans l’Angleterre punk des années 1970 : les jeunes bricolent les signes de la culture dominante pour en faire des marqueurs identitaires distinctifs. Une enseignante de Georgetown le formulait d’ailleurs très bien récemment : le phénomène connecte les jeunes, les aide à construire une communauté à l’écart du monde adulte et à manifester leur indépendance vis-à-vis des autres générations. Ce n’est donc pas seulement un buzz, c’est une opération culturelle active, pleinement consciente de sa fonction.

JUPDLC : Les marques ont longtemps cherché à raconter des histoires porteuses de sens. Avec des phénomènes comme cela, assiste-t-on à une forme de déplacement de la valeur culturelle, du message vers le signal ?
Emmanuel Carré : Oui, c’est exactement ce qui se joue. Avec « 6-7 », la valeur culturelle ne réside plus dans un message mais dans un signe de reconnaissance. Pour une marque, la tentation est grande de s’en emparer afin de jouer la complicité avec une classe d’âge. Mais c’est un pari risqué : ce qui crée la connivence avec les uns reste incompréhensible pour les autres. Et surtout, il est très difficile de raconter une histoire avec un geste sans
contextualisation. Raider, devenu Twix, avait su le faire en son temps avec ses « deux doigts coupe-faim » : le geste était porté par un récit publicitaire qui lui donnait sens. Avec « 6-7 », c’est l’inverse : le signe circule précisément parce qu’il refuse tout récit.
JUPDLC : Les plateformes comme TikTok accélèrent la diffusion de ces codes collectifs. Quel impact les algorithmes ont-ils sur la construction des références culturelles contemporaines ?
Emmanuel Carré : Les algorithmes de TikTok sont aujourd’hui l’infrastructure la plus puissante jamais construite pour propager les formes culturelles les plus reproductibles. Là où un geste comme le Shaka a mis des décennies à circuler du surfeur hawaïen à la culture mondiale, « Six Seven » a atteint les cours de récréation françaises en quelques semaines. Gabriel Tarde avait raison bien avant l’heure : ce qu’il décrivait comme contagion imitative trouve dans ces algorithmes son infrastructure la plus efficace.
JUPDLC : Dans ce contexte, quelles compétences les futurs communicants doivent-ils développer pour mieux comprendre les communautés qu’ils cherchent à toucher ?
Emmanuel Carré : Deux compétences me semblent essentielles. La première, c’est l’attention aux différences intergénérationnelles : tous les publics ne vivent pas le numérique de la même façon, les plus jeunes y sont natifs, les plus âgés ont d’autres repères et d’autres exigences. Accompagner cette transition sans laisser personne de côté est une responsabilité concrète du communicant. La seconde, c’est la culture générale et la créativité. Dans un univers saturé de contenus, ce qui fait la différence n’est pas technique : c’est la capacité à surprendre et à émouvoir. Une référence littéraire, une image inattendue, un angle original, tout cela vient d’une curiosité intellectuelle entretenue au quotidien. La culture générale n’est pas un luxe, c’est le terreau des idées vraiment originales.

JUPDLC : Finalement, que nous apprend le phénomène « 6-7 » sur la communication de demain et sur la relation que les marques entretiennent avec la culture populaire ?
Emmanuel Carré : Qu’il faut observer les signaux faibles, même et surtout quand ils paraissent incompréhensibles. Avant de chercher à s’approprier ces codes, les marques gagneraient à les comprendre, à les traduire. C’est d’ailleurs le sens d’un projet que nous menons à Excelia Communication School : un dictionnaire élaboré par et avec les étudiants, qui s’appellera le « dico gen Z/boomers ». Une manière de jeter des ponts entre les générations plutôt que de laisser chacune parler sa propre langue.
Pour en savoir plus sur Excelia Communication School et découvrir ses autres opérations, rendez-vous sur sa page dédiée !


