Comment le Tour de France est devenu un média à part entière

Par Chloé Petit

18 août 2026

Créé pour vendre des journaux, le Tour de France vend aujourd’hui de l’audience, du spectacle, du contenu et de l’expérience. En un peu plus d’un siècle, il est passé d’une course cycliste française à un écosystème mondial où se rencontrent médias, territoires, marques, athlètes et créateurs.

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Crédit photo : Unsplash / Howard Bouchevereau

 

Une course créée pour vendre des journaux

En 1903, L’Auto lance la première édition du Tour de France. Dirigé par Henri Desgrange, le journal cherche alors à accroître ses ventes et à prendre l’avantage sur Le Vélo, principal quotidien sportif de l’époque. Pour y parvenir, il imagine une course hors norme, capable d’alimenter chaque jour le journal en résultats, en récits et en héros.

Le 1er juillet, 60 coureurs s’élancent de Montgeron, en région parisienne. La première étape les mène jusqu’à Lyon, sur 467 kilomètres. Routes difficiles, longues distances, l’épreuve tient davantage de l’aventure que de la compétition. Mais elle installe immédiatement un nouveau rendez-vous éditorial.

L’effet sur les ventes de L’Auto ne se fait pas attendre : 65 000 exemplaires sont vendus chaque jour, puis 120 000 en 1913.

Aujourd’hui, Amaury Sport Organisation, filiale du groupe Amaury, également propriétaire de L’Équipe, gère l’épreuve, ses droits commerciaux, ses partenariats et une partie de sa production médiatique. L’événement est désormais diffusé dans 190 pays et décliné sur la télévision, Internet et les applications mobiles. Mais le Tour ne s’est pas internationalisé du jour au lendemain

 

D’une course française à un événement international

La Grande Boucle n’est pas devenue internationale en changeant uniquement de pays. Elle a progressivement élargi son audience, son territoire et ses récits.

Dans les premières décennies, l’épreuve évolue déjà pour devenir plus lisible. Le nombre d’étapes augmente et leur longueur moyenne diminue. La course abandonne progressivement le modèle des journées interminables pour adopter un rythme plus régulier. Chaque étape devient un épisode à part entière, avec son départ, son arrivée, ses enjeux et son classement.

Cette évolution facilite le travail de L’Auto. La course peut être racontée quotidiennement et suivie par un public plus large. Avec l’arrivée de la radio puis de la télévision, il franchit une nouvelle étape. Il ne suffit plus de décrire les résultats : il faut montrer les paysages, les attaques, les chutes, les arrivées et les émotions.

La télévision transforme donc la course en spectacle. Les étapes de montagne, les contre-la-montre et les arrivées au sprint deviennent autant de formats capables de produire des images différentes. Le parcours conserve sa fonction sportive, mais il devient aussi un outil de narration.

L’internationalisation passe ensuite par les coureurs et les territoires. L’arrivée de nouvelles nationalités extra-européennes, notamment colombiennes, puis la victoire de l’Américain Greg LeMond en 1986, contribuent à élargir l’identité du Tour.

Les Grands Départs organisés à l’étranger renforcent cette stratégie. Amsterdam accueille le premier départ hors de France en 1954, avant Cologne en 1965, Bâle en 1982 et Dublin en 1998. Ces événements permettent à l’épreuve reine de toucher de nouveaux publics, de travailler avec des partenaires locaux et de bénéficier d’une couverture médiatique internationale.

 

La caravane, un média au bord des routes

Le Tour se regarde à la télévision, mais il se vit aussi sur place. Avant le passage des coureurs, les caravanes publicitaires transforment les routes en un immense terrain d’animation.

Cette dimension n’est pourtant pas nouvelle. Elle apparaît dès 1930, dans un contexte où la compétition doit trouver de nouvelles sources de financement.

Mais pour comprendre ce tournant, il faut revenir en arrière. Dès la première édition, des constructeurs de cycles comme La Française, Gladiator ou Alcyon soutiennent certains coureurs, qui arborent leurs couleurs et roulent sur leurs vélos. Au fil des années, ces équipes deviennent de plus en plus puissantes. Elles recrutent les meilleurs athlètes, imposent leur loi tactique et n’hésitent pas à bloquer la course pour faire gagner leur champion. Face à ces « manigances commerciales » qui, selon Henri Desgrange, « détériorent l’image de la course », le directeur du Tour décide alors de supprimer les équipes de marques au profit d’équipes nationales.

L’organisation doit alors prendre en charge davantage de dépenses, notamment l’hébergement, la nourriture et le matériel des coureurs. Pour compenser ces coûts, les marques commerciales sont invitées à payer pour participer au cortège publicitaire qui précède la course.

Aujourd’hui, ce cortège rassemble environ 150 véhicules et près de 600 caravaniers. Il peut s’étendre sur 10 à 12 kilomètres et distribuer jusqu’à 18 millions de goodies sur la totalité du Tour. Près de 47 % des spectateurs présents sur les routes déclarent d’ailleurs venir notamment pour lui.

Son intérêt repose surtout sur le contact direct avec le public. Les marques ne sont pas seulement visibles : elles proposent des animations, distribuent des produits et deviennent une partie du spectacle. En 2026, des marques historiques comme Cochonou, Haribo, Panzani ou Tourtel Twist sont rejointes par Danette, M&M’s et Vico.

Le dispositif prolonge également son impact sur les réseaux sociaux. Les spectateurs photographient les véhicules, partagent les animations et relaient les contenus des marques. Il fonctionne ainsi comme un média physique et numérique, capable de transformer un passage de quelques minutes en souvenir et en contenu partageable.

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Des partenaires intégrés au récit

Une fois les caravanes passées, les marques continuent d’accompagner le peloton.

Dans le cyclisme, ce lien est structurel : depuis le retour des équipes de marques en 1962, sous l’impulsion de Jacques Goddet, les formations portent le nom de leurs sponsors-titres. Si l’un d’eux se retire, l’équipe peut changer de nom, voire disparaître.

Les partenaires majeurs sont associés aux symboles les plus reconnaissables de l’épreuve. LCL accompagne le maillot jaune, E.Leclerc le maillot à pois, Škoda le maillot vert, Krys le maillot blanc et Continental le vainqueur de chaque étape.

D’autres entreprises interviennent dans des domaines plus spécifiques. Certaines fournissent les équipements ou les vêtements, comme Santini et Shimano. D’autres accompagnent la logistique ou la mobilité, à l’image de SNCF, Tissot, Vittel, Basic-Fit ou TotalEnergies.

Le partenariat peut également se prolonger en dehors de la course. En 2026, Procter & Gamble associe plusieurs de ses marques au Tour à travers des campagnes en magasin, des animations sur le parcours et des opérations commerciales. Le dispositif relie ainsi la visibilité du sponsoring à une expérience concrète pour les consommateurs.

Le public peut découvrir une marque pendant la compétition, la retrouver dans les médias, puis la voir dans un magasin ou sur une plateforme en ligne. Le Tour devient alors un outil de communication omnicanal, capable de travailler à la fois la notoriété, la proximité et l’acte d’achat.

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Crédit photo : Adobe Stock / Jan Ferchof

 

Le coureur, un média à part entière

Pour rajeunir et internationaliser son audience, l’ASO a diversifié les moyens de visibilité du Tour. La série Netflix « Tour de France : Au cœur du peloton » s’inscrit dans cette stratégie. En mettant en scène les rivalités, les doutes et les athlètes, elle a rendu le cyclisme accessible à un public plus jeune. Une démarche qui rappelle celle de Liberty Media avec « Drive to Survive », dont le succès a largement contribué à renouveler l’audience du sport.

Cette exposition a renforcé la place des coureurs dans le récit. Ils ne sont plus seulement associés à une équipe ou à un résultat : ils deviennent des personnalités que le public peut suivre toute l’année. À l’été 2026, Tadej Pogačar compte ainsi 3 millions d’abonnés sur Instagram, contre 1,6 million pour Mathieu van der Poel, 1,4 million pour Wout van Aert.

Cette audience représente une véritable valeur commerciale. Les coureurs bénéficient des sponsors de leur équipe, mais développent aussi leurs propres partenariats :

  • Pogačar avec Richard Mille, DMT, MET
  • Van der Poel avec Richard Mille et Canyon
  • Van Aert avec Red Bull et Nike

Le potentiel des jeunes coureurs est lui aussi identifié très tôt : Paul Seixas est déjà accompagné par Sportfive et compte notamment Breitling parmi ses partenaires.

Le coureur devient ainsi un média à part entière : son audience, son image et ses contenus sur les réseaux sociaux prolongent son influence bien au-delà de la compétition.


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Des créateurs dans le sillage du Tour

Cette nouvelle place du coureur a également ouvert la voie à des créateurs de contenu, qui s’approprient l’univers du cyclisme avec des formats plus immersifs et interactifs.

Le duo, La Tête dans le Guidon, créé par les frères Antoine et Grégoire, s’est notamment distingué sur TikTok et YouTube. Partenaires du TDF, ils accèdent au cœur de l’événement, rencontrent le public, testent certains cols emblématiques avant le passage des coureurs et réalisent leurs interviews « chaise pliante » avec les sportifs.

D’autres privilégient des approches différentes :

  • Valentin Poussier (ViivA) mise sur le défi, comme lorsqu’il a reproduit les 21 étapes du Tour sur son home-trainer en direct
  • Chasse-Patate, porté par Le Gruppetto, propose des débriefs sur les stratégies et les performances
  • Billy Ceusters documente son quotidien de suiveur à moto

Grâce aux accréditations et aux invitations des partenaires, certains sont désormais intégrés au dispositif officiel. Pour l’ASO et les sponsors, ils représentent un relais vers des publics plus jeunes, attirés par les coulisses et l’interaction. Après Netflix, ils contribuent ainsi à faire vivre le Tour toute l’année sur les réseaux sociaux.

@ltdg_sports On donne de la force en commentaire à Nico pour qu’il soit à l’avant dans les Alpes 🔥⛰️ Le Tour de LTDG avec @basicfitfr #ltdgsports#ltdgsportsnce #basicfit ♬ son original – LTDG-La Tête dans le Guidon

 

Bien plus qu’une course

Le Tour de France est devenu bien plus qu’une course cycliste. Il produit ses propres contenus, fédère des audiences et met en valeur les territoires traversés. En 2025, 15,8 millions de Français se sont intéressés à l’épreuve, tandis que ses plateformes officielles ont généré 1,3 milliard de vues.

Cette attractivité nourrit un modèle économique qui repose sur les droits de diffusion, les partenariats avec les marques, les villes-étapes et les opérations commerciales.

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