L’écran a longtemps été la porte d’entrée vers le numérique, l’interface par laquelle nous avons appris à interagir. Mais à mesure que l’intelligence artificielle, la réalité augmentée et les interfaces vocales s’imposent, ce paradigme vacille. Le « tout-écran » montre ses limites : il isole, distrait et uniformise les expériences.
Aujourd’hui, une nouvelle génération de hardware (lunettes connectées, assistants IA…) redéfinit la manière dont nous percevons et vivons la technologie. La promesse : des interactions plus naturelles, fluides et incarnées, où le digital s’efface au profit de l’expérience. Pour en discuter, nous avons rencontré Marc Horgues, co-fondateur de l’agence OKCC, auteur d’un manifeste sur le sujet intitulé « Manifeste pour l’ère post-écran ».

JUPDLC : Pour vous, pourquoi l’écran, qui a longtemps été le symbole du numérique, est-il aujourd’hui devenu une limite plus qu’un outil ?
Marc Horgues : La critique des écrans n’est pas nouvelle et elle est sérieusement documentée depuis de nombreuses années. Pour autant, nous n’avons pour l’instant trouvé aucune véritable alternative. Nous cherchons donc à réduire notre temps d’écran par tous les moyens, alors même que tous les grands acteurs technologiques cherchent l’inverse, économie de l’attention oblige. Nous sommes ainsi partagés entre les bénéfices concrets qu’apporte le digital et l’addiction qui peut en découler.
JUPDLC : Les nouveaux appareils connectés annoncent une ère « post-écran ». Selon vous, qu’est-ce que cela va changer dans la manière dont on interagit avec la technologie ?
Marc Horgues : Il y a une convergence d’innovations technologiques qui ouvre la voie à une nouvelle forme d’interaction avec le monde virtuel. D’un côté, l’explosion récente de la voix comme interface naturelle entraîne une réinvention du hardware pour y répondre. De l’autre, l’évolution constante des dispositifs de réalité augmentée et virtuelle promet une immersion totale via le spatial computing, plutôt qu’une interaction limitée à une interface 2D sur une surface restreinte.

JUPDLC : On entre dans une logique où la technologie disparaît derrière l’expérience. Est-ce que c’est la fin du « design d’interface » tel qu’on le connaît ?
Marc Horgues : L’interface évolue, elle ne disparaît pas vraiment. Et cette évolution est rarement soudaine : on a besoin d’une forme de continuité pour continuer à comprendre intuitivement le rôle d’une interface, son affordance. C’est ce qu’on appelle la dépendance au sentier – le concept qui explique qu’on garde toujours l’icône disquette pour signifier l’enregistrement d’un fichier – et qui se ressent aussi dans le design, où l’on est par exemple passé du skeuomorphisme au flat design : le volume des boutons donnait la sensation qu’on pouvait réellement appuyer dessus.
Ces nouvelles interfaces fonctionnent un peu de la même manière : dans des interfaces immersives, on retrouve des éléments hérités des écrans, comme les fenêtres, notifications rectangulaires, icônes et boutons. Pour autant, tout cela est amené à évoluer, à être réinventé et à transformer notre rapport au digital, que ce soit par la voix ou par d’autres approches immersives.
JUPDLC : Comment l’intelligence artificielle contribue-t-elle à cette transformation ? L’IA rend-elle l’interface invisible, ou au contraire omniprésente ?
Marc Horgues : L’IA générative a été massivement adoptée parce que c’est l’interface la plus intuitive qui soit : la conversation. C’est ce qui la rend si puissante et si facile à intégrer au quotidien. On voit donc apparaître du hardware dédié à l’IA : pendentifs, bagues, mais aussi lunettes intelligentes.
L’IA devient ainsi un super complément d’interface, permettant d’échanger des informations sans support physique ou interface visible. Elle vient cependant en complément d’autres façons d’interagir, que ce soit avec le neural wristband de Meta ou les mouvements de la main chez Apple.

JUPDLC : Dans un manifeste que vous avez rédigé, vous évoquez la « friction » entre humain et machine. Concrètement, à quoi ressemblerait une interaction sans friction dans ce nouveau contexte ?
Marc Horgues : L’écran de smartphone est souvent une source de friction : on critique l’addiction au téléphone à cause de sa manière de couper du monde, d’enfermer et de capturer l’attention des gens, qui se détournent alors du réel. L’idée d’un internet plus immersif et plus discret n’est pas nouvelle – le concept d’ambient computing de Mark Weiser date de 1991 -, mais la technologie atteint aujourd’hui un niveau de maturité qui permet d’envisager des appareils connectés plus subtils, offrant une intégration fluide et continue avec la réalité environnante.

JUPDLC : Pour les marques, c’est un vrai défi : comment créer des « expériences » quand il n’y a plus d’écran, plus d’image ?
Marc Horgues : Au contraire, ce sont des questions passionnantes : comment ma marque s’exprime-t-elle dans un monde immersif ? Si ma marque était une voix, comment se manifesterait-elle ? Quelles interactions souhaite-t-on créer avec les consommateurs, ou au contraire, quelle absence de sollicitations peut-on proposer si la marque existe autrement dans leur réalité ?
JUPDLC : Les marques doivent inventer de nouveaux moyens d’interaction. Comment repenser la cohérence d’une expérience de marque dans ce nouveau paysage sensoriel ?
Marc Horgues : L’idée n’est pas d’oublier l’ADN ou l’héritage d’une marque, mais de chercher des façons authentiques de prolonger cette histoire sur de nouveaux modes d’interaction. L’innovation ne devrait pas être un terrain de jeu qui s’affranchit des fondamentaux d’une maison, et encore moins de ses valeurs.
En revanche, c’est aussi une occasion de se démarquer et de proposer une expérience singulière, pour renforcer les liens avec sa clientèle… ou en toucher une nouvelle !
JUPDLC : Selon vous, en ce qui concerne le design, quelles sont les erreurs à éviter ?
Marc Horgues : Lorsqu’on designe ce type d’expériences, l’essentiel est de proposer quelque chose de naturellement intuitif, compréhensible, et en même temps nouveau.
La pire erreur serait de considérer ces environnements XR comme une simple extension de l’écran. Cela soulève bien d’autres questions, mais permet surtout de se donner la chance de réinventer notre rapport au digital, et peut-être d’aller vers quelque chose de plus sain – du moins, je l’espère.

JUPDLC : Dans cinq ou dix ans, à quoi ressemblera selon vous notre rapport aux interfaces ? Est-ce qu’on aura encore besoin d’un écran, ou sera-t-il finalement devenu obsolète ?
Marc Horgues : Les technologies sont souvent cumulatives. Je ne pense pas que l’on cesse d’utiliser l’ordinateur de sitôt, tout comme le smartphone n’a pas tué la télé ou le PC. Certains usages vont cependant évoluer, et la transition sera sûrement progressive. Je parie néanmoins que l’IA et les développements actuels en réalité augmentée permettront l’émergence d’un tout nouveau pan d’internet.
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