Comment démocratiser la culture auprès d’un public plus jeune ?

En collaboration avec Audencia SciencesCom
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L’accès à la culture est un vaste sujet qui reste une priorité pour de nombreux gouvernements. La raison ? Permettre aux différents publics d’élargir leurs capacités de réflexion et développer leurs facultés intellectuelles afin de mieux appréhender le monde qui les entoure. Pour les jeunes, cette affirmation est d’autant plus vraie car ceux-ci sont en pleine construction.

Comment, dès lors, permettre aux jeunes publics d’y accéder tout en retenant leur attention ? Après une période compliquée du fait de la crise sanitaire, l’accès à la culture doit être priorisé. À l’ère du numérique et des réseaux sociaux, comment s’adapter aux besoins des jeunes afin de les convaincre de l’importance de la culture ? La tech et le virtuel peuvent-ils permettre d’aller plus loin ou sont-ils, au contraire, des freins à la culture ? Pour répondre à ces questions, nous avons rencontré Delphine Saurier, Enseignante-chercheuse chez Audencia spécialisée dans les thématiques de l’art et la culture.

 

Entretien avec Delphine Saurier, Enseignante-chercheuse chez Audencia

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Crédit photo : Delphine Saurier / Audencia SciencesCom

JUPDLC : Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ? Quel est votre rapport à la culture ?

Delphine Saurier : Je suis enseignante chercheuse en sciences de l’information et de la communication, et je m’intéresse particulièrement aux médiations qui construisent les formes et les objets culturels. J’ai toujours été particulièrement attachée à la littérature et j’ai initialement choisi de me former à l’histoire de l’art et à la muséologie à l’école du Louvre, avant de faire mon doctorat en sciences de l’information et de la communication.

 

JUPDLC : 2022 a été l’année du retour aux musées : quels ont été selon vous les facteurs favorisant ce retour de la culture au premier plan ?

Delphine Saurier : Une première précision s’impose : si l’on constate une hausse de 142% du nombre de visiteurs dans les musées nationaux et lieux d’expositions sous tutelle du ministère par rapport à l’année 2021, nous sommes toujours à -15% par rapport à l’année 2019. Ce premier constat conditionne les suivants.

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Crédit photo : Unsplash / Dannie Jing

D’abord, cette hausse entre 2021 et 2022 s’explique par la fermeture des musées pendant une partie de l’année 2021. Ensuite, les études montrent que dès l’été 2021, les établissements ont pu bénéficier d’un « effet de rattrapage » suite aux fermetures subies au cours de la période du Covid 19. Ce désir de « rattraper un temps perdu » s’est pourtant vu freiné par la crainte de transmettre le virus et la reprise de la fréquentation des musées est questionnée et amoindrie en raison du développement du télétravail, de la baisse du pouvoir d’achat ou encore de l’accélération de la digitalisation des contenus culturels.

On peut alors légitimement s’interroger sur le retour aux musées sur du plus long terme : dans les dix prochaines années, la génération du baby-boom qui se distingue des générations antérieures et postérieures en termes de pratiques culturelles (dont la fréquentation des musées) va progressivement disparaître du paysage muséal, tandis que les plus jeunes générations sont plus massivement investies dans les pratiques numériques. Ce double mouvement explique l’affaissement observable de la fréquentation des musées au cours des 12 dernières années.

 

JUPDLC : Comment renforcer l’attractivité des musées et de la culture en général face à une jeune génération qui consomme tout rapidement ?

Delphine Saurier : Les statistiques tendent à montrer que les pratiques tarifaires et de programmation soutiennent, ces dernières années, la fréquentation des musées par les jeunes générations. C’est un premier constat encourageant, qui n’empêche pas les professionnels des musées de s’interroger à l’idée que « les jeunes consomment rapidement ». Il me semble exister deux attitudes possibles face à cette idée.

D’un côté, vous estimez qu’il n’y a pas d’alternative, que les jeunes visiteurs ont une capacité d’attention toujours plus réduite et qu’elle nécessite d’être outillée de la béquille du numérique pour exister. Vous tentez alors d’accompagner ce mouvement en déployant votre présence sur les réseaux socionumériques, en multipliant les partenariats avec des objets d’intérêt de cette génération, en révisant votre exigence linguistique et informationnelle…

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D’un autre côté, vous estimez que cette partie de la population est prête à lâcher ses outils numériques et à vous prêter véritablement et longuement son attention dès lors que vous les considérez comme des individus hautement réfléchissants et pensants. Dans ce cas, vous privilégiez la médiation avec interactions humaines, vous valorisez le fond de vos collections, vous les accompagnez dans l’acquisition du champ linguistique propre à l’histoire de l’art sans vous mettre en devoir de « parler leur langage ».

De fait, qu’il s’agisse de culture scientifique et technique ou d’art contemporain, de dispositifs de l’Éducation artistique et culturelle ou de visites tous publics, les formats les plus plébiscités, y compris par les adolescents et les jeunes adultes dès lors qu’ils sont dans les lieux, sont ceux qui prennent ce temps d’un échange exigeant et intellectuellement stimulant. Entre ces deux pôles existent mille propositions qui tendent à mêler ce qui peut apparaître comme des opposés.

 

JUPDLC : Que pensez-vous d’initiatives comme celles prises par le Louvre : visites virtuelles, collaboration avec Uniqlo et Beyoncé… ?

Delphine Saurier : Ces initiatives sont de natures différentes. La mobilisation des technologies numériques pour favoriser les visites virtuelles s’est amplifiée avec la période de confinement due à la pandémie du Covid 19 et répond à la mission de valorisation des collections des musées auprès de tous les publics. Tandis que les partenariats répondent d’abord aux logiques marchandes économiques et de visibilité puisque ces collaborations permettent la captation de valeurs.

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Crédit photo : Musée du Louvre

Bien sûr, ces choix marketing peuvent aussi avoir des effets de mises en lien de certains publics avec le musée (en fonction de la nature du partenariat). Si le développement des partenariats marketing, la présence sur les réseaux socionumériques ou encore la place des écrans et des dispositifs faisant appel à l’IA sont susceptibles de toucher de nouveaux publics, ils finalisent aussi l’insertion des musées dans le modèle capitaliste libéral. Leurs usages doivent donc s’accompagner d’un questionnement sur leurs effets et méfaits sur les individus comme sur les collectifs.

 

JUPDLC : Pensez-vous que la tech et ses moyens (VR, IA, AR, metaverse) sont pertinents pour démocratiser la culture à un public, notamment plus jeune ? Selon vous, la tech a-t-elle des effets positifs ou négatifs sur les rapports des jeunes à la culture ? Pourquoi ?

Delphine Saurier : Si l’on observe le taux d’équipement en outils technologiques, le temps passé devant les écrans, la présence des jeunes générations sur les réseaux socionumériques, il est évident que ces moyens peuvent permettre de les toucher. Utiliser ces dispositifs, c’est participer au grand marché globalisé de l’attention et en capter une part.

Néanmoins, si l’on regarde les études sociologiques, psychologiques, voire neurologiques qui se multiplient sur ces sujets, les effets négatifs de ces dispositifs sont notables sur la qualité de vie des usagers, leur santé, leur état émotionnel et leurs capacités intellectuelles. Ce à quoi il convient d’ajouter les effets sur nos capacités à se lier et à faire société. Utiliser ces dispositifs, c’est alors s’engager dans une nécessaire réflexion éthique de la part des professionnels des musées. Au-delà d’un chiffre statistique qui acte éventuellement une meilleure performance en termes d’audience, à quoi participe-t-on exactement lorsque l’on touche les jeunes générations via Instagram ou TikTok, par exemple ?

 

JUPDLC : Aide-t-elle les musées et les lieux culturels à enrichir l’expérience ou au contraire éloigne-t-elle les publics en leur offrant un substitut virtuel ?

Delphine Saurier : VR, IA, AR et metaverse n’ont rien de virtuel puisque ce sont des potentialités qui se sont toutes réalisées et se déploient sur la base d’une myriade de médiations matérielles. Autrement dit, ce que le marché vend comme du virtuel est une expérience concrète (sensorielle, intellectuelle et émotionnelle) reposant sur un dispositif matériel. Il y a donc bien sûr un potentiel enrichissement, au sens d’un ajout, à l’expérience muséale.

Mais son actualisation sera propre à chaque visiteur et toutes ces expériences se placeront (notamment) entre deux pôles : l’un qui voit l’usage du dispositif replacé dans un maillage plus large de médiations (visite guidée avec conférencier, panneaux, jeu de piste…), l’autre qui place le dispositif dit virtuel au centre de l’expérience et comme unique porte d’entrée aux objets d’art. Tout l’art des professionnels des institutions muséales réside et résidera alors dans leur capacité à ouvrir les histoires de visite aux musées à une richesse d’expériences sensorielles, émotionnelles et intellectuelles soutenues par des médiations respectueuses des individus, des collectifs et de l’art.

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Crédit photo : Unsplash / Madalena Veloso

 

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