À l’heure où les audiences se fragmentent et où les marques cherchent à s’intégrer aux contenus plutôt qu’à les interrompre, les programmes de divertissement deviennent de véritables dispositifs de communication. Le chercheur Henry Jenkins définit la convergence médiatique comme la circulation des contenus à travers plusieurs plateformes, portée par la coopération des industries culturelles et l’engagement actif des publics.
Dans ce contexte, la Star Academy s’impose comme un cas emblématique. En intégrant des marques comme La Redoute ou Zalando au cœur de son univers, du décor du château aux activations digitales sur TF1+ et les réseaux sociaux, l’émission illustre l’évolution des stratégies de brand entertainment et d’OPS à l’ère de l’économie de l’attention. Comment analyser ces dispositifs ? Quels enjeux médiatiques et pédagogiques soulèvent-ils ? Patrick Chaillou, responsable pédagogique de SUP’DE COM Nantes, spécialisé en médias et branding, nous répond !

JUPDLC : Dans un paysage médiatique marqué par la fragmentation des usages, comment la Star Academy parvient-elle à organiser la complémentarité entre télévision linéaire, plateforme TF1+ et réseaux sociaux au sein d’un même dispositif média ?
Patrick Chaillou : Depuis son retour en 2022, après 14 ans d’interruption, La Star Academy a parfaitement pris en compte les changements de modes de consommation des contenus via l’apport majeur du streaming et des réseaux sociaux. Et elle brille par sa capacité à proposer un véritable « écosystème circulaire » où chaque canal joue une partition complémentaire pour verrouiller l’attention.
La télévision linéaire sert toujours de phare central, avec les grand-messes hebdomadaires du samedi pour réunir la famille autour d’un récit émotionnel puissant… La plateforme TF1+ prend ensuite le relais comme un reflet augmenté, offrant un flux « live » qui transforme le simple spectateur en témoin privilégié de l’intimité. Cela crée une addiction par la répétition et la proximité, comme un bon vieux feuilleton de série… Enfin, les réseaux sociaux fonctionnent comme une multitude de balises numériques, fragmentant les moments forts en highlights viraux. Pour irriguer les fils d’actualité, bien sûr, capter et fidéliser les jeunes générations.

Ce dispositif en « entonnoir » aspire donc l’ensemble de toutes les audiences cumulées, du scroll rapide vers le temps long du streaming. Transformant donc, une simple émission en une expérience omnicanale qui nous rend accros de ses personnages, ses scénarios et ses performances… Si j’en juge par mon expérience personnelle dans un « foyer-cible », ma plus jeune fille est la première fan et connaît toutes les chorés, les personnages, les hymnes, la « Quotidienne ». Ce qui constitue un moment familial, nous évite les noirceurs des JT du soir, et offre un moment de partage intergénérationnel. Puis le samedi, place au temps fort, avec des plateaux magnifiés par la technologie et des étudiants qui sont devenus de véritables performeurs scéniques et vocaux ! C’est le « Prime », qui est un véritable marathon télévisuel, puisqu’il débute vers 21h10, élimine un candidat vers minuit et se termine vers… 1 heure du matin, avec le « Retour au château ».
JUPDLC : Dans ce contexte, en quoi les partenariats avec La Redoute et Zalando relèvent-ils davantage du brand entertainment que du placement de produit traditionnel ?
Patrick Chaillou : Ces partenariats-là transforment en effet leur marque en « producteur de contenu ». On ne se contente plus de poser un logo dans le décor, ni même un produit : on crée de véritables scènes interactives et « brandées », où le spectateur retrouve son salon, sa cuisine, sa chambre tous les soirs. C’est du « brand entertainment ». Et, c’est en ce sens que la publicité n’est plus une interruption intrusive, ni même intégrée, mais un élément du spectacle lui-même.
Là où cela devient très fort, c’est que les frontières de la pub, du partenariat, du placement produit se sont estompées au profit d’un récit parfaitement homogène et continu. Personnellement, j’avoue (signe de contrition), j’ai toujours pris l’habitude de couper le son au moment des pubs, d’autant qu’il « explose » toujours à ce moment-là… Eh bien, en ce qui concerne la Star Ac’, je ne sais jamais trop quand le remettre, tant les pubs sont bien intégrées à l’univers artistique, les partenariats créatifs et les capsules de contenu type « la cabine Zalando » totalement immersives !
JUPDLC : Dès lors, peut-on analyser la décoration du château par La Redoute comme une forme de publicité native intégrée au récit du programme ?
Patrick Chaillou : Absolument ! Le partenariat entre le château de la Star Academy et La Redoute Intérieurs est une superbe illustration de publicité native. On dépasse la « confusion » pour rentrer dans la « fusion » !
Car contrairement à un spot TV classique qui coupe le programme, la marque se fond dans l’usage : les élèves dorment sous les couettes X, débriefent sur le canapé Y, se vautrent dans les fauteuils roses Z… Vivent dans un catalogue appétissant à un clic d’achat des consommateurs, via les applis. C’est un avantage indéniable par rapport au décor naturel de Koh Lanta, autre programme-phare de TF1, qui ne permet pas cette décoration de la plage (sourire).
C’est une stratégie très efficace de « brand fusion » : la marque ne vend plus seulement un meuble, elle vend « l’esthétique Star Ac’ ». On passe du bon vieux placement-produit à une intégration 360° qui devient un élément de pop-culture à part entière, le show-room colorisé de nos émotions de l’instant !

JUPDLC : Plus largement, comment ces dispositifs s’inscrivent-ils dans l’économie de l’attention, où l’engagement prime sur la simple visibilité ?
Patrick Chaillou : Pour capter notre attention saturée par 2 à 4 000 stimulations de marque par jour, Zalando et La Redoute Intérieurs ne se contentent plus de « passer à la télé » ou d’être « partenaires ». Comme peuvent l’être certaines marques très intégrées lors du concours « Miss France » ou Koh Lanta : ils s’incrustent dans votre rétine, voire dans votre « sweet home », via le design Star Academy !
En habillant les élèves, ils transforment également l’émission en un immense catalogue vivant. Si vous flashez sur le pull d’Anouk ou les chaussons d’Ambre, un clic suffit pour « acheter le déguisement ». C’est l’ère du « Social commerce », initié par Pinterest et généralisé ensuite à la quasi-totalité des réseaux sociaux : on ne regarde plus une pub, on achète un moment de vie.
En bref, on passe de la visibilité passive au divertissement marchand, et surtout du différé d’envie à l’immédiateté de l’engagement. C’est fun, c’est fluide, et ça transforme chaque prime, chaque Quotidienne surtout, où apparaissent les marques « shoppables » sur la plateforme Zalando, en une séance de lèche-vitrine géante ! Là encore, ce n’est pas possible sur Koh Lanta, où les candidats passent leur vie de naufragés volontaires en caleçons – sneakers, fatigués… (sourire)
JUPDLC : Avec « La Cabine par Zalando », en quoi le storytelling des académiciens devient-il un levier d’identification et de narration de marque ?
Patrick Chaillou : Avec sa « Cabine », Zalando ne se contente plus de vendre des vêtements, il vend des morceaux de vie, des émotions ! En filmant les Académiciens dans cette cabine d’essayage intime, la marque mise sur un storytelling de l’authenticité : on y voit leurs doutes, leurs rires et leurs métamorphoses avant de monter sur scène, mais aussi après que le rideau est tombé, voire le couperet. On se retrouve ainsi dans les codes très « Gen Z » du « Fast and Curious » de Konbini, aussi bien que dans des interviews très marquées « En aparté », style Canal + de Pascale Clark.
Ce dispositif crée un puissant levier d’identification : le spectateur ne regarde plus une énième pub, il suit l’évolution de ses candidats préférés à travers leur look. Le vêtement devient un accessoire à part entière de leur aventure artistique, transformant Zalando en complice de leur réussite… voire en doudous de leurs échecs ! (rire)
JUPDLC : Du point de vue OPS, quel rôle joue TF1 Live dans la conception de dispositifs à la fois performants et éditorialement cohérents ?
Patrick Chaillou : Le rôle de « chef d’orchestre » de la convergence entre technologies publicitaires et flux direct. Ceci étant, le terme OPS (Opérations Spéciales) est devenu un pot-pourri sémantique pour ce qui est, en réalité, une fusion organique du contenu et de la publicité, sans la notion de temporalité ponctuelle et d’impact qui caractérise les OPS.
Pourquoi le concept d’OPS me semble presque obsolète ici ? Parce qu’on assiste à une disparition des frontières… Au profit d’un continuum de plusieurs mois où la marque (qu’il s’agisse de maquillage, de fringues, de meubles ou de tech) devient un accessoire narratif. L’élève n’utilise pas un produit, il « vit » avec. On n’est plus dans l’opération spéciale, mais dans un « placement produit narratif » permanent, enveloppant, qui est porté H24 par des « influenceurs malgré eux ». D’autant plus redoutables en termes « d’endorsement marketing » que ce sont de vrais artistes, interprètes, compositeurs, showmen et women, gros bosseurs, performers scéniques et… matures à 18 ans ! On ne peut donc pas soupçonner leur manque d’authenticité de vendeur de régime amincissant ou de shampooing (sourire).
JUPDLC : Au-delà de la diffusion sur plusieurs supports, en quoi les contenus exclusifs développés autour de la Star Academy participent-ils à une continuité narrative et à l’approfondissement de l’expérience spectateur ?
Patrick Chaillou : Comme je l’évoquais précédemment, grâce au flux « live » et aux capsules numériques, le spectateur accède aux coulisses et aux moments de vie informels qui échappent au montage linéaire des Quotidiennes. Cette continuité narrative renforce l’attachement émotionnel en révélant l’évolution psychologique des candidats en temps réel, bien au-delà de leurs performances scéniques, auxquelles se cantonnent The Voice ou Incroyables talents. Au-delà, en tout cas, de la simple mise sous microscope d’une population « éprouvette » (comme l’ancestral Loft Story) ou caricaturale (Secret Story et autres Marseillais ou Bachelors).
En offrant ces perspectives inédites, la production transforme le simple visionnage en une expérience interactive et communautaire, où chaque détail enrichit la mythologie du programme et fidélise une audience avide d’authenticité… Je le sais car je suis un des premiers cobayes, un « persona » sexagénaire assez atypique, je dois le dire (rire). Et donc moi, si je ne suis pas sensible à la marque de canapé, à la forme des bottes ou aux composantes du maquillage, je suis en revanche séduit par le professionnalisme technique des débriefs, les prestas artistiques époustouflantes des Primes… et je sens l’émotion monter quand Léa chante, devant sa mère, pour son père gravement malade.
JUPDLC : Dans ce cadre, quels indicateurs sont aujourd’hui les plus pertinents pour mesurer l’efficacité de ces stratégies média hybrides ?
Patrick Chaillou : Il y en a beaucoup, forcément, car les indicateurs clés ne se limitent plus à l’audience TV, mais intègrent une dimension transmédia globale complexe ! En ce qui concerne l’étude de l’audience télévisuelle classique, les Primes de la Star Ac’ drainent leurs 3 millions de fidèles environ (4 pour la 200e de l’émission). Coalisent en moyenne 1.5 million de fans devant les Quotidiennes, qui enregistrent surtout la meilleure PDM sur les 15-24 ans, voire les 15-34 ans, des cibles pas faciles à toucher sur ce média ! Il faudrait y ajouter la couverture incrémentale en mesurant le gain d’audience apporté par le digital (TF1+) sur l’ensemble des supports trackés.
En ce qui concerne l’engagement Social TV, il faudra regarder le volume de mentions sur les hashtags principaux, la viralité des vidéos (TikTok / Reels) et le taux de complétion des replays exclusifs.
Pour finir, j’évoquerai la conversion « live to store » : c’est-à-dire le succès des ventes de billets de la future tournée (300 000 à ce jour), des produits dérivés et le flux de streaming des titres des élèves après leur sortie du Château. Mais je pourrais dire aussi « pendant » car le titre « Respire fort » de Jeanne avait par exemple été publié de manière indépendante avant son entrée dans l’émission. Son exposition à la Star Academy a évidemment propulsé son titre, qui a dépassé le million d’écoutes sur Spotify alors qu’elle était encore en compétition, en novembre 2025 !

Enfin, j’y ajouterai l’argent récolté par le paiement des votes, la fidélisation omnicanale (temps passé par utilisateur sur le flux 24/24, le taux de récurrence des votes via l’application). Et puis « l’impact branding » : la notoriété assistée et l’intention d’achat pour les marques partenaires intégrées au quotidien des Académiciens, évidemment.
Enfin, la Star Academy constitue-t-elle un cas d’école spécifique aux émissions de suivi immersif des candidats, ou ces logiques de stratégie média et de brand content peuvent-elles être transposées à d’autres formats et concepts d’émissions ?
Patrick Chaillou : A l’ère du « social content » et de la transcanalité, la Star Academy n’est pas une exception isolée, mais c’est le prototype parfait du « brand content total ». Si elle semble assez unique, c’est parce qu’elle pousse le curseur de l’immersion (le live 24h/24) et de la « narration transmédia » à son paroxysme. Ces logiques de « mon voisin, ce héros ! » sont évidemment transposables et déjà à l’œuvre ailleurs : de Pékin Express à Top Chef, en passant par L’amour est dans le pré et Koh Lanta, la recette rencontre toujours un succès. On ne vend plus seulement un concours à élimination, mais une aventure humaine scriptée, où les candidats deviennent des actifs marketing, des héros ordinaires à qui s’identifier.
N’importe quel format peut adopter ce modèle hybride entre télé réalité, publicité native et storytelling émotionnel pour maximiser la rentabilité. Car c’est le business model standard de la télé moderne : transformer l’audience en communauté engagée et le candidat en produit dérivé.
Mais ce qui est remarquable pour la « Star Ac’ nouvelle mouture », c’est qu’elle a parfaitement épousé les sous-jacents psychologiques d’une société post-Covid et d’une génération Z assez fragile mentalement : dans les années 2000, le montage privilégie les conflits, les amours naissantes, les glandeurs et les clashs avec des professeurs parfois cassants… Depuis 2022, l’ambiance est à la sororité et à la fraternité. Les élèves sont montrés en train de se soutenir mutuellement, et le château est devenu un lieu où l’on a le droit de craquer sans être jugé, où l’on se câline en permanence (« les chichis ! »)
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Auparavant, montrer ses faiblesses pouvait être perçu comme une inadaptation au « star system ». Aujourd’hui, les états d’âme et le syndrome de l’imposteur sont au cœur du récit. Les doutes des candidats (quasiment tous, et surtout chez les plus balèzes !) sont valorisés comme une preuve d’authenticité et de sensibilité artistique, facilitant l’identification du public.
Le rôle du directeur et des profs a aussi basculé : là où Alexia Laroche-Joubert incarnait une autorité stricte, Michael Goldman se positionne plutôt en grand frère ou en producteur bienveillant. Les professeurs ne sont plus là pour « démonter » l’élève afin de le reconstruire, mais pour l’accompagner avec pédagogie, en mettant l’accent sur la santé mentale et l’épanouissement personnel. Ça doute, ça pleure, ça se câline beaucoup .., Et ça, c’est vraiment un marqueur fort des années 20, et de la génération Z !
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