La défiance ne se limite plus aux institutions : elle s’est transformée en repli sur soi. C’est l’un des enseignements majeurs du Trust Barometer 2026 d’Edelman, publié le 19 janvier à Paris. Menée dans 14 pays, l’étude montre une société fragmentée, moins ouverte au dialogue, où l’optimisme envers les générations futures s’effondre et où la confiance se resserre autour des cercles de proximité. Un signal fort pour les entreprises, désormais perçues comme les derniers acteurs capables de recréer du lien.

Du doute à l’insularity : quand la défiance devient un réflexe social
Le Trust Barometer 2026 marque une nouvelle étape dans la crise de confiance. Après la peur, la polarisation et la défiance, la société entre dans une phase que Richard Edelman qualifie d’« insularity » : un repli sur soi assumé. Aujourd’hui, 7 personnes sur 10 déclarent être réticentes, voire incapables, à faire confiance à quelqu’un dont les valeurs, les opinions sociétales, l’origine ou les sources d’information diffèrent des leurs.
Ce phénomène est particulièrement marqué dans les pays développés. Le Japon atteint un niveau record avec 90 % de répondants concernés, suivi par l’Allemagne (81 %). Le Royaume-Uni (76 %) et le Canada (73 %) dépassent également la moyenne mondiale, tandis que les États-Unis s’y alignent à 70 %. Mais l’insularity ne se limite ni à une zone géographique ni à une catégorie sociale : elle traverse les niveaux de revenus, les genres, les générations et concerne aussi bien les économies développées que les marchés émergents.
Pour Richard Edelman, CEO du groupe, « le repli sur soi est devenu la prochaine grande crise de la confiance ». Il observe une bascule nette des logiques collectives vers des réflexes individuels : « Nous sommes passés du “nous” au “moi”. »

Anxiété économique, IA et information : les moteurs du repli
Quatre dynamiques majeures expliquent cette montée du repli sur soi. La première est économique. Deux tiers des salariés s’inquiètent de l’impact des politiques commerciales et des droits de douane sur leur entreprise. Dans le même temps, l’IA générative nourrit une peur du déclassement : 54 % des personnes à faibles revenus et 44 % des revenus intermédiaires estiment qu’elles risquent d’être laissées pour compte plutôt que d’en bénéficier réellement.
Deuxième signal fort : l’effondrement de l’optimisme intergénérationnel. À l’échelle mondiale, seuls 32 % des répondants pensent que la prochaine génération vivra mieux que la leur. Les chiffres sont particulièrement bas en France (6 %), en Allemagne (8 %, -6 points), au Canada (16 %) et aux États-Unis (21 %, -9 points).

À cela s’ajoute une érosion massive de la confiance envers les institutions. Les personnes à faibles revenus jugent celles-ci 18 points moins compétentes et 15 points moins éthiques que les hauts revenus. À l’échelle mondiale, les entreprises restent toutefois la seule institution perçue comme à la fois compétente et éthique.
Enfin, la crise de l’information accentue la fracture. 65 % des répondants redoutent la diffusion de fausses informations par des acteurs étrangers pour attiser les divisions internes. Pourtant, seuls 39 % déclarent consulter régulièrement des sources exprimant des opinions politiques différentes des leurs.
L’employeur, dernier rempart de la confiance
Dans ce contexte de fragmentation, la confiance se concentre désormais sur les cercles de proximité. Les répondants font davantage confiance à leur CEO (66 %), à leurs concitoyens (64 %) et à leurs voisins (64 %), tandis que près de 7 personnes sur 10 estiment que les dirigeants institutionnels cherchent délibérément à induire le public en erreur.
Cette dynamique a des conséquences directes pour les entreprises. La montée du repli sur soi alimente le nationalisme économique et complique la concurrence internationale. Dans plusieurs pays, la confiance envers les entreprises dont le siège est situé « dans mon pays » dépasse largement celle accordée aux entreprises étrangères, avec des écarts de 31 points au Canada, 29 points au Japon et 29 points en Allemagne. Plus d’un tiers des répondants souhaitent même voir moins d’entreprises étrangères opérer sur leur marché national, quitte à accepter des prix plus élevés et un choix réduit.

Mais paradoxalement, l’entreprise apparaît aussi comme la solution. L’employeur devient le premier « trust broker », avec un niveau de confiance de 78 % auprès des salariés, soit 14 points de plus que les entreprises auprès du grand public et 25 points de plus que les gouvernements. Le CEO est attendu comme chef d’orchestre de cette reconstruction (73 %), notamment à travers la consultation de personnes aux valeurs différentes (75 %) et l’engagement avec les collaborateurs critiques (74 %).
Pour Anne-Cécile Thomann et Emlyn Korengold, co-CEO d’Edelman France, « la montée du repli sur soi et la fragmentation de la confiance fragilisent la capacité à débattre, à faire des choix collectifs et à se projeter dans l’avenir ». Dans ce contexte, les entreprises, en tant qu’employeurs et acteurs de proximité, ont un rôle clé à jouer pour recréer des espaces de dialogue ancrés dans le réel.


