Peut-on vraiment concilier digital et responsable ?

En collaboration avec Digital Campus
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Le terme de numérique responsable n’a de cesse de faire débat. En effet, ces deux notions semblent antinomiques, et l’impact du digital sur l’environnement est un sujet de plus en plus regardé.

Selon l’Arcep, le numérique représente aujourd’hui 3 à 4 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) dans le monde et 2,5 % de l’empreinte carbone nationale. Sans compter l’arrivée en grande pompe des IA comme ChatGPT, qui produisent une empreinte carbone démesurée.

Dans ce contexte viennent de nombreuses questions : le digital et la responsabilité sont-ils conciliables, et ce sans tomber dans le greenwashing ? Comment former les étudiants à ces problématiques d’intérêt général ? Comment réduire son impact environnemental ? Pour y répondre, nous avons rencontré Lucie Baudouin, Directrice de marque Digital Campus, David Prud’Homme, Directeur de Digital Campus à Paris, et Mathéo Barrère, Responsable des projets pédagogiques et des partenariats à Digital Campus à Paris.

 

JUPDLC : Tout d’abord, pouvez-vous nous donner votre définition du numérique responsable ? Sur quels piliers repose-t-il ?

Mathéo Barrère : Le numérique responsable englobe deux dimensions. La première, c’est l’écoconception, à savoir, produire des solutions numériques en limitant au maximum leur impact environnemental et en maximisant leur accessibilité. La seconde dimension, c’est celle de la Tech for Good. Cette fois la question est celle de la finalité : la solution numérique produite vise un impact positif, social ou environnemental.

David Prud’Homme : A cette définition canonique, j’ajouterai la dimension éthique de la responsabilité. Le digital est un ensemble de technologies très complexes à comprendre pour les utilisateurs. Il y a un risque de détournement des finalités, et c’est aux responsables digitaux de protéger les utilisateurs contre les abus que recèlent les usages du digital.

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Crédit photo : NanSan / Adobe Stock

 

JUPDLC : Au vu des ressources énergétiques que requièrent les outils numériques, et ce de leur fabrication à leur utilisation, quels conseils pourriez-vous donner aux entreprises pour réduire cet impact ?

Mathéo Barrère : Tout d’abord, lorsqu’on souhaite créer une solution numérique, il faut se poser la question de sa nécessité et de sa finalité. Ensuite, il faut la concevoir de façon à ce que de vieux appareils puissent l’utiliser car 70 à 90% de l’impact environnemental du numérique, c’est la production des terminaux. Donc permettre aux utilisateurs de conserver le plus longtemps possible leur téléphone, téléviseur, ordinateur est fondamental. Enfin, il faut faire attention au boom de l’IA et à la tentation de l’intégrer à tout va ! Le risque c’est d’avoir de l’IA partout alors que l’impact environnemental de l’usage de l’IA est loin d’être négligeable. Certains parlent même de bombe climatique… Pour les entreprises qui souhaitent réduire l’impact de l’existant, penser écoconception est indispensable. D’autant plus que souvent, l’expérience utilisateur s’en trouve améliorée !

David Prud’Homme : Parfois, être radical, c’est ne rien faire de digital. Par exemple, se lever pour aller voir son voisin de bureau plutôt que d’envoyer un mail. Les bonnes questions conduisent souvent à des réponses radicales.

 

JUPDLC : Qu’est-ce qu’une startup à impact ? Comment créer des projets qui servent l’intérêt général ?

Mathéo Barrère : La startup à impact a vocation à avoir une activité dont la finalité est un impact positif, social ou environnemental. Favoriser l’inclusion, aider les plus démunis, protéger les écosystèmes vivants… Toutefois, le monde est complexe, les enjeux socioenvironnementaux également. On parle de systémie. Comprendre cela, ça force à l’humilité. Car parfois en voulant résoudre un problème on peut en créer ou en accentuer d’autres.

Par exemple, remplacer toutes les voitures thermiques par de l’électrique fait baisser les émissions de gaz à effet de serre. Toutefois, cela ferait exploser la demande en matériaux comme le cobalt ou le lithium et l’extraction minière est à la fois très polluante et socialement problématique. En effet, le cobalt vient en grande partie du Congo, où beaucoup d’enfants travaillent à son extraction.

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David Prud’Homme : C’est une question très complexe parce qu’une réponse satisfaisante implique de penser toutes les interactions des parties prenantes. La vision de Bernard Stiegler qui insistait sur l’innovation inclusive, qui rejoint en partie la vision User Centric du Web à son origine, impose déjà de prendre en considération, avant toute autre chose, l’autre.

Penser qu’on a la bonne solution pour aider les autres sans leur demander leur avis est sans doute l’erreur la plus répandue. À l’autre bout du spectre, il n’est pas possible de définir ce qu’est l’intérêt général en dehors des moyens qui servent à le délimiter, par exemple les modes de délibération ou de choix mis en œuvre. En résumé, une start-up à impact doit se penser en elle-même comme une structure d’intérêt général et constamment se remettre en cause en fonction de ce que ses utilisateurs en font, bref leur laisser le dernier mot ! Ce qu’elle fait et comment elle le fait sont indissociables.

 

JUPDLC : Selon vous, le numérique dit « responsable » a-t-il un impact significatif ou s’agit-il d’un argument marketing et/ou levier économique ?

David Prud’Homme : Avant de répondre, précisons que la communication a un impact. Mais ce n’est pas forcément celui que l’on croit. Gilles Deleuze soulignait que la communication, comme le cinéma ou la philosophie, forge des concepts. Ces concepts sont utilisés au quotidien par le plus grand nombre. Quand les pubs automobiles indiquent qu’il faut préférer la marche chaque fois que possible, ça change le concept opératoire de l’automobile. Même un peu. Donc, même si le numérique responsable n’est fait que de “bons conseils”, c’est déjà ça de pris.

Maintenant, oui, ça a un impact positif. Les cycles de renouvellement des matériels se ralentissent. Les GAFAM se verdissent. Certains acteurs revendiquent le fait d’avoir atteint la neutralité carbone sur la production et l’usage de leur produit. 90% de l’impact environnemental est du côté des plateformes, le reste, c’est ce qu’on fait avec, et cela dépend directement du design de service et de ce que feront nos élèves demain.

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Crédit photo : blacksalmon / Adobe Stock

Mathéo Barrère : J’ajouterai simplement la chose suivante : que le numérique responsable ait de l’impact ou qu’il soit un simple argument marketing dépend de la démarche réelle de l’entreprise. Une volonté de transformation en profondeur a de l’impact, tout en étant un argument marketing une fois qu’elle est bien entamée. En revanche, si la dimension numérique responsable n’est qu’une couche de vernis, alors on tombe dans l’équivalent du greenwashing !

 

JUPDLC : Comment mesurer l’impact environnemental d’un site web ? Avez-vous des conseils pour réduire cet impact ? Un site éco-conçu ne risque-t-il pas d’être moins séduisant ?

David Prud’Homme : Le design est beau – et donc séduisant – quand les contraintes qu’il permet de résoudre sont justes. Prendre en compte les limites environnementales doit stimuler la créativité des designers, et stimuler la créativité c’est plus beau que de favoriser le gaspillage de la nature, non ?

 

JUPDLC : Sur l’échelle du développement durable, quels sont, à long terme, les objectifs d’un numérique plus responsable ?

David Prud’Homme : On commence à avoir un cadre et des repères de plus en plus précis. Merci au Shift project d’avoir alerté, dès 2018, sur les risques de dérive des usages du digital. Aujourd’hui, on sait qu’on doit favoriser la durée de vie des matériels, on a un indice de réparabilité, on connaît les mauvais élèves, même chose pour le niveau de recyclabilité, pour la consommation d’énergie, etc. L’objectif d’un numérique totalement neutre n’est pas inatteignable à l’horizon 2030, d’autant qu’il faut souligner que c’est sans doute le secteur qui dispose des moyens les plus importants au monde pour y parvenir. Le vrai point indépassable pour le moment, ce sont les métaux rares et leur extraction.

Mathéo Barrère : Lorsqu’on parle d’un avenir soutenable et souhaitable, en s’appuyant sur la base scientifique des travaux du GIEC, il faut avoir conscience que nous sommes en plein changement de paradigme. Nous revenons à la réalité de la finitude de nos ressources, aux limites de notre monde. Une question centrale se pose alors pour tous les domaines, y compris le numérique : quand on doit composer avec des ressources limitées, il faut nécessairement choisir ce à quoi on les alloue.

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Crédit photo : Elena Mozhvilo / Unsplash

Si “Choisir, c’est renoncer”, phrase bien connue attribuée à André Gide qui porte en elle une connotation négative du choix, on peut aussi l’inverser et dire que renoncer c’est choisir, amenant ainsi une ouverture plus positive et engageante. Tout ça pour dire qu’il faudra choisir ce à quoi nous sert le numérique, et quels sont les usages que nous souhaitons conserver, en opposition à ceux qu’il faudrait supprimer.

Cette posture s’oppose à un discours assez récurrent dont il faut se méfier : celui du techno solutionnisme qui prétend que la technologie nous sauvera. C’est un des discours de l’inaction puisqu’il en découle que nous n’avons rien à changer dans nos façons de vivre et de faire puisque la solution viendra de la technologie. Si celle-ci est une partie de la solution, elle est très loin d’être suffisante. La sobriété reste le nerf de la guerre.

 

JUPDLC : À travers vos formations, comment encouragez-vous vos élèves à être plus responsables ?

David Prud’Homme : Le point de départ mais également d’arrivée, pour aider les élèves à être plus responsables, c’est de les conduire à penser à l’autre, en amont et en aval du projet. Le digital est centré utilisateur. Les utilisateurs, ce ne sont pas que des doigts qui cliquent ou qui likent, c’est aussi des individus qui ressentent et qui agissent et des citoyens qui jugent et qui s’expriment. Placer l’autre au centre permet, grâce au digital et à ses méthodes (de l’UX aux tests utilisateurs), d’apprendre à être responsable de ce qu’on fait, pour le dire plus radicalement, d’être responsable de ce qu’on fait aux autres.

Mathéo Barrère : Cela passe par plusieurs leviers. Tout d’abord, notre pédagogie repose sur deux piliers : apprendre en faisant et, pour le dire prosaïquement, faire avec sens. De ce fait, nous mettons beaucoup de projets en place lors desquels les élèves travaillent en groupe la résolution d’une problématique réelle soumise par une structure à impact positif. De cette façon, nos apprenants sont amenés à s’imprégner des valeurs portées par ces structures, ce qui permet de les sensibiliser à divers sujets. Par exemple, sur le campus de Paris, nous avons travaillé avec Wikipédia, ce qui a permis aux élèves de comprendre la vision du numérique participatif et ouvert qu’ils proposent. Nous avons travaillé également avec Biocoop, La Nef, SOS Méditerranée, Premiers de cordée…

Un autre levier est évidemment celui des cours. Chaque année, nous avons des cours dont le but est de permettre à nos élèves de faire le métier auquel ils aspirent de façon responsable. Cela passe par la gestion de projet responsable, l’écoconception numérique, le marketing responsable ou encore les modèles économiques contributifs et régénératifs, par exemple. In fine, l’objectif est que ces apprentissages soient mis en application notamment dans le projet de fin d’étude des mastères qui porte le nom de DC START. On demande à ce que les projets des élèves prennent en compte leur impact (social ou environnemental), tant dans la finalité du projet que dans sa conception, qui doit être aussi responsable que possible.

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Crédit photo : Prostock-studio / Adobe Stock

Lucie Baudouin : Pour mettre en lumière et en musique tout cela, nous avons aussi à cœur de mettre en avant le local et les spécificités d’engagements locaux dans chaque campus. Nous travaillons avec chaque campus pour que, lors des modules “hors les murs”, les ateliers ou encore les projets longue durée, nos étudiants puissent être en lien avec des acteurs locaux de l’engagement social et solidaire ou encore environnemental. Mettre l’impact social et environnemental au cœur de notre projet pédagogique est l’une de nos priorités. Nous formons les travailleurs de demain, c’est donc de notre devoir de les sensibiliser et de leur apporter les clés dont ils auront besoin pour être acteurs de la transformation positive.

 

JUPDLC : Au-delà des formations, quels sont les engagements et les actions de Digital Campus pour un numérique plus responsable ?

David Prud’Homme : Digital Campus est une école engagée depuis sa création. Et ça continue ! L’an passé, sur le campus de Paris, nous avons reçu SOS Méditerranée et les élèves ont proposé de repenser des dispositifs pour favoriser le microdon des populations entre 15 et 25 ans. C’est en train de se faire pour de vrai ! L’année d’avant, nous avions accueilli Benoît Hamon, directeur général de Singa, pour réfléchir à l’inclusion des migrants par l’innovation, notamment dans le digital. Les initiatives de ce type se produisent tout au long de l’année et à tous les niveaux. C’est dans notre ADN.

Mathéo Barrère : Outre les formations, nous mettons en place des cycles de conférences. Chaque année nous recevons par exemple une conférencière de Ethicsbydesign pour parler d’écoconception d’interface numérique. Nous avons également mis en place des ECTS Engagement responsable. Ceux-ci peuvent s’obtenir par l’engagement auprès d’une association. Enfin, nous demandons également que les rendus de nos élèves soient éco-conçus, qu’ils limitent le poids des documents qu’ils transmettent, qu’ils prennent le réflexe de compresser les images et les PDF…

Au-delà de ça, nous travaillons également avec les formateurs et formatrices de l’école, notamment les référents des différentes filières. J’ai animé l’année dernière sur le campus de Paris, deux journées de séminaire pour que la communauté pédagogique soit alignée sur les constats scientifiques du GIEC et sur la trajectoire que nous ambitionnons. J’ai pu faire ça avec l’aide de Stéphanie Moittié qui nous accompagne sur les sujets de transition écologique au sein de Digital Campus. Cette année, avec cette même communauté pédagogique, nous souhaitons revoir en profondeur les compétences métier et les cours associés pour que nos programmes pédagogiques soient les plus cohérents possible par rapport aux enjeux socioenvironnementaux auxquels nous faisons face.

 

JUPDLC : Quelles sont les limites du numérique responsable ?

David Prud’Homme : Les limites sont de deux ordres : l’infrastructure et le calcul. L’infrastructure en terminaux et en réseaux ne répond qu’à 50% de la population humaine, le reste est en dehors du digital tel que nous le connaissons en France. Il y aura donc plus de data centers, de câbles et de satellites. Le calcul, c’est de la thermodynamique. Une requête à ChatGPT dépense 100 fois plus d’énergie qu’une requête Google. La croissance des utilisateurs et des besoins génère une courbe des dépenses exponentielle. Pour maîtriser cette courbe, il faut maîtriser ses besoins et donc bien connaître ceux de l’utilisateur. On revient à la question initiale : quelle est la finalité ? Encore une question de design !

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Crédit photo : Growtika / Unsplash

 

JUPDLC : Quels conseils donneriez-vous à une entreprise qui souhaite devenir plus responsable mais possède déjà une flotte de produits numériques et digitaux bien ancrée ?

David Prud’Homme : Faire durer l’existant, et se recentrer sur l’essentiel. Le public a besoin de mieux maîtriser ce qu’il consomme. Si l’entreprise procède à une analyse ACV, même sommaire de l’existant, elle constatera sans difficulté que la plus grosse partie de son empreinte carbone est dans le matériel déjà acquis. Retarder le renouvellement des équipements est sans doute le premier et le principal levier. Ça implique de renoncer à l’inflation perpétuelle des ressources de calcul, ce qu’on a appelé la fameuse loi de Moore (loi d’observation empirique qui veut que les capacités de calcul des processeurs doublent tous les 18 mois) et ses effets d’aubaines conduisant les éditeurs de logiciels à empiler des fonctionnalités toujours plus gourmandes en énergie. Chaque entreprise devrait repenser son MVP et l’optimiser afin qu’il délivre un maximum de bénéfice social et environnemental. Le tout à périmètre constant !

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Crédit photo : Starmarpro / Adobe Stock

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