Interview – Quand les marques et créateurs s’emparent de l’ultra-trail, avec @clemquicourt

Par Clothilde Coucaud

26 décembre 2025

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Le running n’est plus seulement une affaire de sportifs. Avec plus de 12 millions de pratiquants en France en 2025, dont 1,4 million de trailers, la discipline explose. Boostée par la crise du Covid et la multiplication des grands évènements, elle attire désormais bien au-delà du cercle des coureurs. L’UTMB (Ultra Trail du Mont-Blanc) en est le meilleur exemple : lors de la première édition en 2003, c’était une course avec 722 participants. Aujourd’hui, l’UTMB est bien plus. D’abord, c’est une entreprise présente dans le monde entier : en 2024, 46 événements sont organisés par l’UTMB Group dans 26 pays. Mais, c’est surtout un événement qui rassemble chaque année pendant une semaine à Chamonix plus de 10 000 participants, des dizaines de sponsors et une nouvelle génération de créateurs qui transforment la montagne en scène médiatique.

Parmi eux, Clément Deffrenne, alias Clem qui court, s’impose comme l’une des figures phares. Avec près de 800 000 abonnés cumulés sur Instagram, YouTube et TikTok, il mêle humour, culture geek et passion du trail pour dépoussiérer une discipline longtemps perçue comme élitiste. Son ton accessible et son regard décalé rendent le running plus populaire, et plus humain, que jamais.

 

Entretien avec Clément Deffrenne (@clemquicourt), figure de l’ultra-trail

 

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Crédit photo : Nico Adgie

 

JUPDLC : Clément, alias « Clem qui court », tu as tout quitté pour ta carrière dans l’ultra-trail. Peux-tu nous raconter comment tu en es arrivé là ?

Clément Deffrenne : J’ai toujours voulu vivre à l’étranger, et j’ai eu l’opportunité d’aller vivre à l’Île Maurice à la fin de mes études. Six mois après mon arrivée, je me suis rendu compte que je ne connaissais pas l’île : j’avais la tête dans mon mémoire et dans ma recherche de CDI. C’est là qu’est arrivé le trail : une envie de découverte, d’aventures. J’ai commencé par un trail de 50km et 3500 mètres de dénivelé positif (ce qui est énorme pour un début). Rapidement, j’ai voulu partager ce que je vivais sur les sentiers avec mes proches. Étant plutôt timide et pudique, avec toujours une peur de déranger les autres, j’ai créé un compte Instagram à l’arrache en juillet 2023, pour pouvoir partager mes expériences tout en restant moi-même. C’est comme ça qu’est né Clem qui court.

Au bout d’un an, je me suis lancé sur la Diagonale des Fous (n.d.l.r. : La Diagonale des Fous est une course de trail mythique organisée chaque année sur l’île de La Réunion. Elle relie le sud au nord de l’île sur plus de 160 kilomètres et 9 000 mètres de dénivelé positif). J’ai réalisé que rester derrière mon PC me frustrait, même si j’aimais mon travail : j’étais chef de produit dans les jeux de société. J’avais besoin de passer du temps dehors, alors, j’ai démissionné en avril 2024.

 

JUPDLC : On voit émerger de plus en plus de créateurs autour du trail et de l’ultra, pas seulement des athlètes pros. Qu’est-ce qui, selon toi, te différencie dans cet écosystème ?

Clément Deffrenne : J’ai grandi avec les codes d’internet : Twitch, les jeux vidéo, YouTube… J’étais un des premiers followers de Squeezie quand il avait moins de 20 000 abonnés ! En arrivant dans le milieu du trail, j’ai trouvé que les contenus existants étaient très orientés technique et performance. J’ai voulu proposer autre chose : des contenus qui parlent du trail, sans être pédagogiques, pour rendre ce sport intéressant et divertissant.

 

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Crédit photo : Nico Adgie

 

JUPDLC : Ton style mêle sport, humour et culture geek : on pense à tes fameuses « killcams »*. Comment as-tu construit cette identité créative ? Quels liens entretiens-tu avec ta communauté ?

Clément Deffrenne : Dès le début, j’ai voulu partager des aventures humaines. J’ai compris qu’il fallait que je me détache du côté purement technique pour raconter autre chose. En ramenant mon univers geek, j’ai embarqué de plus en plus de monde. Quand j’ai introduit la « killcam », ça a parlé à beaucoup : cela rappelait les jeux vidéo, l’enfance. Je n’ai pas de stratégie particulière, je suis juste moi-même, ce qui plaît aux générations plus anciennes qui ont un intérêt pour la culture trail. À la fin, c’est cet ensemble qui rallie les différentes générations.

Même quand on était 500, j’ai toujours senti qu’on avait une communauté très soudée, mes abonnés ce sont un peu mes potes. Cette authenticité crée un vrai lien : je partage mes réussites comme mes flops, mes émotions comme mes doutes. Je veux que les gens passent du rire aux larmes, tout en étant moi-même.

*(n.d.l.r : les « killcams » sont devenues la signature humoristique de Clem qui court : le terme, emprunté au vocabulaire des jeux vidéo, désigne chez lui le moment où il dépasse un autre coureur, souvent filmé et commenté avec autodérision comme une « action décisive. »)

 


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JUPDLC : Tu explores différents formats, des Reels aux documentaires. Comment construis-tu ton storytelling autour des courses et des grands évènements comme l’UTMB ?

Clément Deffrenne : J’aime créer de la hype avant les courses. Pour la Diagonale des Fous, j’ai teasé pendant plusieurs mois. Il faut donc créer la hype, mais sans en faire trop. Pendant l’événement, il faut savoir être juste. Sur l’Himam Trailrun à Oman, on a réussi à publier une vidéo à chaque ravito, et à chaque fois c’était un moment où l’on allait surprendre les gens avec des happening, comme l’émission Twitch Zen. Aujourd’hui, on est tous très impatient, on veut tout avoir vite, mais, ce qui est bien avec l’ultra c’est que ce sont des courses qui peuvent durer des dizaines d’heures : la hype s’entretient pendant toute la durée de la course.

 

Pour l’UTMB, j’ai réfléchi aux contenus pendant 3 mois : est-ce que si l’on fait ça sur chaque ravito ce serait drôle ? Est-ce que c’est réalisable dans le cadre de la course ? Courir, je sais faire. Les vidéos, c’est toujours plus compliqué. Jusqu’au dernier moment, on réfléchit toujours à ce que l’on va pouvoir produire sur les courses.

 

« Pour pouvoir grossir, on a dû faire des vidéos avec des hooks pour pouvoir buzzer. (…) Maintenant, plus le temps passe, plus on cherche à raconter des histoires. »

 

Les idées, elles viennent plutôt de moi directement. Par contre, j’ai à cœur de développer YouTube, et ça c’est possible grâce à l’aide de Léo (@leo.euphrasie) et Nicolas (@nicoadgie). Léa, ma copine, et Victor Guerdin vont beaucoup m’aider sur les vidéos type Reels et Tiktok sur les courses. Même s’ils ne sont pas des professionnels de la production, ils me connaissent bien, et, surtout, ils savent ce que je veux transmettre.

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Pour les différents types de format, je fonctionne beaucoup au feeling. Sur certaines courses, j’ai envie de faire marrer les gens, sur d’autres, je vais plus chercher à leur faire vivre des émotions. Pour pouvoir grossir, on a dû faire des vidéos avec des hooks pour pouvoir buzzer : sur l’UTOI par exemple, ce qui nous a permis de faire 40 millions de vues sur un évènement qui était inconnu avant. Maintenant, plus le temps passe, plus on cherche à raconter des histoires. Les choses vont vite, il n’y a pas de process, tout se fait très naturellement, au feeling. Il ne faut pas toujours être dans l’émotion, il faut trouver le juste milieu, c’est ce mix qu’aiment les gens : parfois je vais les toucher, et d’autres fois je vais les faire marrer.

 

JUPDLC : Pourquoi les marques misent-elles désormais sur les créateurs de contenu dans le trail, plutôt que sur le sponsoring classique ?

Clément Deffrenne : Sur l’UTMB, on comptabilise en une semaine 65 millions de vues, 21 millions de comptes touchés. Pour une marque, c’est imbattable en termes de visibilité. À l’échelle d’un humain, la création de contenu représente énormément d’argent, mais cela est beaucoup plus rentable qu’une publicité qui passe à la télévision. En plus, il n’y a pas qu’une personne derrière tout cela : il y a toute une équipe.

 

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Crédit photo : Nico Adgie

 

JUPDLC : Les partenariats influencent-ils ta créativité ? Comment restes-tu authentique quand tu collabores avec des marques ?

Clément Deffrenne : Aujourd’hui, je travaille uniquement avec des marques pour lesquelles je fais ce que je veux. Elles me suivent pour ce que je suis et pour ce que je véhicule. Derrière les marques, il y a aussi des individus qui me font confiance et qui croient en Clem qui court, et ça change tout.

 

JUPDLC : En tant qu’ancien marketeur devenu créateur à succès, quels conseils donnerais-tu aux personnes qui veulent produire un contenu original, dans le sport, ou ailleurs ?

Clément Deffrenne : Le plus important, c’est de faire : on ne peut pas se lancer et être le meilleur du premier coup. À force de tester, on trouve ce qui fonctionne. Il faut oser et se mettre en mouvement, c’est un passage obligatoire.

Je me suis aussi fixé une règle : ne pas m’éparpiller. Je me suis d’abord concentré sur Instagram et TikTok, puis j’ai pu déléguer YouTube. Aujourd’hui, je teste Twitch. J’y fais des lives quotidiens, c’est encore imparfait, mais ça progresse. Si on regarde, sur Twitch, les plus grosses émissions aujourd’hui sont animées par des personnes qui ont commencé dans leur chambre, qui ont créé leur concept brick-by-brick. Alors, j’essaie. Il faut y aller petit à petit, apprendre par soi-même, et ne pas viser trop gros d’un coup. L’avantage, c’est que sur Twitch, on peut chercher des sujets plus légers tout en étant divertissant. L’audience est moins exigeante que sur des plateformes comme Instagram ou TikTok où l’économie de l’attention joue beaucoup. À terme, je voudrais rester dans ma branche de sport, en gardant la notion de divertissement, pour faire passer toutes les émotions.

 

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Crédit photo : Nico Adgie

 

JUPDLC : Quel message principal veux-tu transmettre à travers tes contenus ?

Clément Deffrenne : Le plus important pour moi est d’avoir l’image de quelqu’un à qui on peut s’identifier, et qui partage sa passion. Je ne veux pas paraître loin de ce que sont les gens. Je partage ma passion avec transparence, les hauts comme les bas, pour raconter l’histoire de monsieur tout le monde.

 

JUPDLC : Peux-tu nous parler d’un moment fort, ou d’un échec marquant sur une course ? Qu’en as-tu tiré ?

Clément Deffrenne : À l’UTMB, j’ai subi ma course tout le long. J’étais très fatigué, et j’ai ressenti la pression de tous ceux qui me suivaient sur la course. Je voulais prouver que j’étais capable, mais sportivement, ça a été un gros flop.

Ce que je reproche au monde du trail, c’est qu’on parle trop de performance et de technique. À l’approche de mes courses, je sais que ce côté compétiteur me rattrape. Sur l’UTMB, je visais un top 50, j’ai terminé 150e. J’ai passé 26 heures à me sentir mauvais, à me gâcher l’expérience. Et puis, en arrivant à Chamonix à minuit, j’ai vu la ville pleine pour moi. J’ai compris que les gens étaient là pour la passion, pas pour la performance. Il ne faut pas être le meilleur pour vivre des émotions fortes.

 

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Crédit photo : Nico Adgie

 

JUPDLC : Pour finir, comment comptes-tu continuer à surprendre ta communauté ?

Clément Deffrenne : Dernièrement, on a mis la barre très haut. C’est difficile de savoir comment jauger, et je me mets toujours beaucoup de pression, le défi est toujours de savoir quoi raconter. Dans le monde de la communication, tout doit aller vite, il y a des process, chaque tâche doit être monitorée. Pour Clem qui court, je ne regarde pas le temps qui passe, et si une vidéo m’a pris 1 semaine, c’est peut-être pour cela qu’elle fonctionne plus que le reste. Faire les choses avec passion et amour, c’est ce qui change tout, et c’est ce que l’audience va rechercher.

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