Un costume rétro, une coupe blonde et des millions de vues. Apparue mi-septembre, cette figure façonnée par l’IA a conquis les réseaux avec ses démonstrations de boxe improbables. Sa popularité sert surtout à alimenter une cryptomonnaie et à inspirer les développeurs d’outils de création vidéo qui aimeraient s’engouffrer dans la brèche. De quoi regarder ses pitreries autrement.

Qui se cache derrière la moustache ?
D’une vidéo à l’autre, Jean Philanthrope change de décor, mais rarement de scénario. Il prend un croissant en terrasse, déguste un plateau d’huîtres au restaurant ou se promène devant la tour Eiffel. Puis, sans prévenir, il se met à boxer dans le vide. Costume, moustache recourbée et carré blond qui suit chacun de ses mouvements : le personnage est reconnaissable au premier coup d’œil.
En somme, Jean Philanthrope n’a pas grand-chose à raconter. Son allure s’en charge pour lui. Depuis la mi-septembre, ses vidéos circulent sur Instagram, TikTok et X, où les internautes cherchent autant à le détourner qu’à comprendre qui se cache derrière lui. Le mystère participe au spectacle. « Jean Phil’ », pour les habitués, ressemble à un personnage de dessin animé que l’on aurait égaré dans une rue bien réelle.
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Une simple silhouette suffit
Si l’on refait le fil (sans mauvais jeu de mots), la première publication remonte au 17 septembre dernier. Treize jours plus tard, son compte Instagram réunissait plus de 235 000 abonnés. Ses huit vidéos cumulaient 77 millions de vues, selon un relevé du média suisse Watson daté du 1er octobre. Une viralité fulgurante qui tient en une recette : une silhouette immédiatement identifiable, un sérieux imperturbable et des gestes de boxeur dans des situations ordinaires.
Les internautes se chargent ensuite de « faire vivre » le personnage. Ils l’insèrent dans des clips musicaux, le transportent dans des univers de jeux vidéo ou lui prêtent de nouvelles aventures. Jean Phil devient un mème, une image que chacun peut reprendre et transformer. Ces détournements offrent autant de portes d’entrée vers le personnage, bien au-delà de ses propres comptes.
Cette circulation brouille toutefois l’origine des images. Son auteur reste inconnu, et les outils employés n’ont pas été documentés publiquement. Le vidéaste Jeremy Carrasco, qui forme les internautes à adapter leur regard vis-à-vis des contenus faits par IA, avançait l’hypothèse du « reskin » sur son compte TikTok. Le principe consiste à modifier l’apparence d’une personne dans une vidéo existante tout en conservant ses mouvements. L’IA facilite ensuite les transformations et les déclinaisons.
@jeremyfindsaiAI character meme coins 🫠♬ original sound – Jeremy Carrasco
Une popularité sur laquelle on peut miser
Mais pendant que les abonnés débattent de son existence ou non, une autre histoire se joue en coulisse : celle d’une cryptomonnaie qui lui emprunte son nom. Lancé le 19 septembre (soit deux jours après la première publication de notre boxeur), le jeton JEANPHIL est promu dès le lendemain sur X et dans la biographie Instagram du personnage. Il appartient aux « memecoins », ces cryptomonnaies associées à une blague, une personnalité ou un phénomène Internet.
La viralité prend alors tout son intérêt. Pour quelqu’un qui détient des jetons, faire connaître Jean Phil peut contribuer à attirer des acheteurs. Une même vidéo peut autant circuler parce qu’elle amuse que parce que celui qui la partage espère en tirer un profit. La même vidéo peut donc circuler comme une blague, tout en servant les intérêts de ceux qui possèdent des jetons.
La personne à l’origine du jeton dispose, elle, d’une autre source de revenus. Pump.fun, la plateforme sur laquelle elle l’a lancé, lui reverse une partie des frais prélevés sur les transactions. Achats et ventes peuvent ainsi lui rapporter des commissions, y compris lorsque le cours baisse. Ces commissions auraient dépassé 100 000 dollars au 1er octobre.
Les acheteurs ne connaissent pas nécessairement le même résultat : tout dépend du prix auquel ils achètent et revendent. Le 2 octobre, CoinCodex relevait une chute du cours d’environ 69 % sur sept jours. La capitalisation avoisinait encore 2,3 millions de dollars, mais elle correspond à la valeur estimée de tous les jetons en circulation, pas à une somme encaissée par leur créateur. Malgré cette baisse soudaine, difficile de prouver des pratiques frauduleuses… sauf peut-être de suspecter un délit d’initié.
La prochaine promesse : fabriquer son propre phénomène
D’autres acteurs ont déjà tiré les leçons de ce succès. Le 1er octobre, Starrd, un service de création vidéo par IA, publiait un guide pour concevoir un personnage « comme Jean Phil ». L’occasion de présenter son futur Character Studio, destiné à réutiliser un même personnage dans différents modèles de vidéos. Le service précise tout de même n’avoir aucun lien avec Jean Phil ou son créateur.
Le personnage a aussi ses imitateurs. Archibald Brown, un boxeur britannique fictif, s’est proclamé son rival et le défie dans ses vidéos. Lui aussi possède un jeton à son nom. D’autres comptes, comme celui de Derek Mercer, reprennent déjà la formule : un personnage créé par IA, quelques traits faciles à reconnaître et une cryptomonnaie associée. Jean Phil, lui, n’a pas répondu aux provocations d’Archibald.
La boucle commerciale s’élargit. Le personnage attire des spectateurs, sa cryptomonnaie des spéculateurs et son succès des clients potentiels pour les outils d’IA. Pour les marques, le cas invite à regarder au-delà du nombre de vues. Partager un personnage pour rire, pour tester un outil ou pour soutenir une cryptomonnaie ne traduit pas le même intérêt. Une audience peut se réunir autour d’une image sans former une communauté aux attentes communes.
On ignore toujours qui a créé le personnage de Jean Philanthrope. On voit mieux, désormais, comment son succès va en inspirer d’autres.
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