Le selfie, un péril pour la démocratie ?

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Croyant se rapprocher du peuple et faire preuve de transparence, les responsables politiques s’adonnent au selfie. Sans se rendre compte que cela aura eu l’effet exactement inverse.

Le 21 septembre 2016, à Orlando, la photographe officielle d’Hillary Clinton saisi une scène inédite. La candidate, seule sur son estrade, sourit à une foule de dos, occupée à se prendre en selfie. L’image traditionnelle du peuple écoutant discourir son dirigeant est ici inversée, renversée. Serions-nous entrés dans une nouvelle ère du politique ? Une ère où le politicien, dans l’incapacité de faire, se borne au rôle de faire-valoir.

Welfie politique

Peu de personnalités politiques osent encore poster sur les réseaux sociaux des selfies au sens premier du terme. C’est-à-dire « une photographie de soi prise par soi-même », selon l’Oxford English Dictionnary. Pour l’heure, seuls les Obama ont osé de véritables auto-portraits « à la Kardashian ».

On comprend les réticentes des responsables politiques à pratiquer cet exercice, à la fois narcissique et exhibitionniste. Il est en effet dangereux pour une femme ou un homme d’Etat, censé « s’élever au-dessus de lui-même », de s’abaisser à twitter un duckface. Ils laissent cela aux starlettes, à la « liturgie stellaire » dirait Edgard Morin.

Cependant, dès que le selfie n’est plus solitaire mais collectif – à deux (twelfie) ou en groupe – dès qu’il ne dit pas Je, mais Nous (Welfie), il devient un outil de communication respectable et incontournable.

Pour le citoyen, c’est un moyen parmi d’autres de saisir une expérience. Une rencontre et de la partager avec le plus grand nombre. Pour la personnalité politique, il s’impose comme un bon moyen d’occuper l’espace médiatique et politique. Un moyen d’accroître gratuitement son « capital de visibilité » selon le mot de Nathalie Heinich.

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Présidents, Ministres et Princes n’hésitent donc plus à se frotter aux gens, comme si, désormais, refuser un welfie revenait à refuser de serrer la main. « Le selfie, c’est maintenant l’incontournable de la campagne électorale », affirme le journaliste François-Xavier Bourmaud du service politique de France Inter. D’ailleurs, en public, seul le Prince Harry avoue « détester cela ». « Les selfies sont une mauvaise chose, aurait-il rétorqué à une demoiselle. Prenez plutôt une photo normale ! ». Il n’y a bien que le « Young Pope » de la série de Paolo Sorrentino pour refuser de se faire photographier et n’apparaître que dans l’ombre.

Mickaël, policier proche du service de protection des hautes personnalités (SPHP), confirme cette tendance : « jusqu’en 2012, on n’avait qu’à surveiller les poignées de main et une ou deux photos de groupe. Maintenant, on doit parfois gérer dix à vingt selfies. Les gens se collent à la personnalité. On atteint d’énormes niveaux de risque ! ».

(R)évolution ?

Du point de vue de la com’pol, les welfies sont moins une révolution, qu’une évolution. Leur multiplication ne fait que confirmer le phénomène de starisation ou peoplisation à l’œuvre depuis les années 60. Déjà, en 1967, Guy Debord écrivait, dans sa « Société du spectacle » que le politique est en « quête de popularité constante pour exister ».

Déjà, en 1970, le sociologue américain Christopher Lasch évoquait, dans sa « Culture du narcissisme », l’entrée dans la « décennie du Moi ». Aussi, l’idée selon laquelle « pour séduire il faut être ludique » n’est pas nouvelle.

Toutefois, croire que cet effet de mode n’emporte aucune conséquence sur l’image de nos dirigeants serait erroné. Car, en « normalisant » cette image, le welfie atteint nos démocraties bien plus profondément qu’il n’y paraît.

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Le souci de proximité

En 2012, au fil de sa fameuse anaphore, François Hollande promis : « Moi président de la République, (…) j’aurai toujours le souci de la proximité avec les Français. » Pour le Président normal, le welfie fut un excellent moyen de montrer ce « souci de proximité ».

À chaque série de welfies, l’élu sème une myriade de « moments d’exquise simplicité » nous dit Pauline Escande-Gauquié. Le monarque d’ancien-régime plantait dans chaque bourg une statue de lui-même, afin de « saturer le royaume » de son image majestueuse. Le monarque postmoderne plante un selfie dans chaque smartphone, comme autant de statues éphémères vouées à saturer l’espace médiatique de son image de simple guy.

Critiquée pour sa distance et son décalage avec « la France d’en-bas », l’élite politique ne peut refuser au peuple le bain de foule numérique des « selfies tours ».

En 1982, l’éditorialiste du Matin, Claude Marti, écrivait (déjà) à propos de François Mitterrand :« pour restaurer sa crédibilité, sa communication doit désormais s’appuyer (…) sur un discours qui s’inscrive dans la réalité vécue chaque jour par les Français ».

Et quel meilleur moyen pour le politicien de prouver aux gens qu’il ne craint pas de se frotter à leur réalité ? En partageant un selfie avec un inconnu, le leader se frotte à sa réalité. Il se colle à lui, littéralement et physiquement, épaule contre épaule. Par ce geste et le sourire qui l’accompagne, il tente de prouver à tous qu’il se sent à l’aise. Il n’éprouve aucune gêne à partager le moment avec cet inconnu. « Le selfie est l’emblème de la démocratisation du modèle » résume Elsa Godard, dans Je selfie donc je suis.

Du démocrate au démagogue

Or, en agissant de la sorte, le politique opère, inconsciemment ou non, un glissement de la démocratie vers la démagogie. Le démocrate tire sa légitimité de l’élection. Le démagogue cherche la légitimité dans les courbes de popularité.

Jusqu’ici, ce que l’anthropologue Marc Abélès appelle le « spectacle du pouvoir », reposait sur des « rites audiovisuels traditionnels ». Les conférences de presse et vœux de fin d’année, lors desquels l’élu vient rendre compte aux électeurs. Aussi, lors de déplacements, il saluait de la main, parfois protégé par un blindage transparent. Il s’infligeait enfin quelques bains de foule, sous l’œil des gardes du corps.

Mais en laissant le quidam lui passer la main autour du cou pour le photographier, dans un close-up souvent peu avantageux, le politicien n’a-t-il pas cédé à la démagogie ?

« Laissez-les vous regarder, mais ne leur laissez voir que l’éternité ». Un conseil de Churchill à la jeune reine Elisabeth, dans un des premiers épisodes de la série The Crown, réalisée par Peter Morgan. Cette référence à l’éternité renvoie à la théologie politique des « deux corps du roi » mise en lumière par l’historien Ernst Kantorowicz. Le monarque dispose d’un corps naturel mortel et d’un corps politique dont l’immortalité assure la continuité de l’État.

Peut-on en dire autant du politicien qui, de selfie en welfie, mélange son égo au roman national ? L’image d’un Président collé à un anonyme, cette image éphémère, égotique et fugace est, en effet, fort éloignée du sentiment d’éternité que devrait inspirer l’homme d’État.

En croyant profiter d’un outil de démocratisation de son image, l’élite serait tombée dans le piège de la démagogie.

Car, jusqu’à la mode du welfie, l’unique moyen passer la main sur l’épaule d’un chef d’État était… d’en être un soi-même. Ou de se rendre aux musées de Madame Tussauds à Londres et Grévin à Paris.

Là, le visiteur est invité à « se faire prendre en photographie avec eux sur le mode de la familiarité », expliquent les anthropologues Julien Bonhomme et Nicolas Jaoul, dans leurs travaux sur Les Grands Hommes vus d’en bas. Ils ajoutent : « ce n’est en réalité pas le grand homme qui est au centre de la scène (il n’est qu’un prétexte). Mais le visiteur, qui n’est donc pas un simple spectateur puisqu’il est incité à prendre une part active au spectacle ». Nous assisterions alors à « la transformation d’un pouvoir lointain et intimidant en une petite idole domestique ».

Or, peut-on penser confier son destin et celui de la Nation à une « petite idole domestique » ?

Poupées de cire

Le welfie a-t-il fait tomber l’ultime barrière psychologique qui séparait le Grand Homme du péquin ?

En voulant faire jeu égal avec les citoyens, les dirigeants sont, en réalité passés au second plan. L’homme politique disparaît derrière son autoportrait, comme Hillary derrière ses groupies.

« L’esthétique officielle du pouvoir d’État se caractérise par une monumentalité qui vise à impressionner » écrivent Bonhomme et Jaoul. Le welfie scelle le « triomphe du superficiel » disait Jean Baudrillard.

On assiste alors au renversement des modèles. La référence n’est plus l’élite, mais Monsieur Toutlemonde. La personnalité politique est prise au jeu de miroirs. Dans un selfie, celui qui compte n’est plus le politique, c’est le fan à ses côtés. « Je me regarde, je te regarde et je te regarde me regarder » écrit Pauline Escande-Gauquié. L’inconnu savoure ses cinq minutes de gloire warholiennes. « J’y étais ! » ou « Moi et Hillary » peut-il tweeter. À cet instant, Hillary n’est plus qu’un faire-valoir.

Le selfie politique a-t-il précipité la crise de la chose publique qui conduisit à l’élection à Donald Trump ? La personnalité censée incarner les institutions se fait trop proche, transparente et superficielle. Mais l’institution, elle, reste lointaine, toujours incompréhensible et suspecte. Puisque le Président n’est plus qu’une statue de cire, pourquoi ne serait-il pas un pantin ?

Comment croire qu’une femme/un homme, capable de s’exposer ainsi aux côtés d’inconnus, détient vraiment le pouvoir ? Dès lors, on peut comprendre que le citoyen, abreuvé de théories complotistes et de scandales dépassant parfois la fiction, cède peu à peu aux tentations du populisme.

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