Le Front National et les réseaux sociaux : une histoire d’amour

L’utilisation des réseaux sociaux est une tendance qui aspire à se généraliser aux seins des campagnes politiques. Le Front National, conscient des enjeux que représente l’importante force de frappe de l’univers Social Media, conserve une grande avance dans le domaine.

 

Selon plusieurs études, le Front National représenterait 20% du web social dans le secteur politique. Cinq cadres du parti dont Marine Le Pen, Marion Maréchal Le Pen et Florian Philippot, grands architectes du changement d’image du parti, ont été considérés comme les personnalités politiques les plus influentes lors des élections régionales de 2015.

Le digital, vecteur d’influence majeur, est un moyen parfaitement approprié pour s’adresser directement à son public, et en particulier, à un public plus jeune. Il est aujourd’hui un acteur incontournable dans la dédiabolisation du Front National.

Une volonté de modernité

Avec près d’1,5 millions d’abonnés sur sa page Facebook, Marine Le Pen devance largement la majorité des leaders politiques de notre pays en matière de réseaux sociaux, y compris François Hollande. Cette maîtrise des codes communicationnels contemporains n’est pas nouvelle, le parti a toujours mit une énergie folle à trouver des moyens pour parler au public directement, par dessus la tête des journalistes.

En effet, le Front National est considéré comme pionnier dans le domaine du web et des nouvelles techniques de communication : 3615FN, 3615LePen, 3615Natio dans les années 1980 à l’époque de notre regretté Minitel, RadioLePen délivrant les informations quotidiennes du parti ainsi que la distribution de centaines de milliers de cassettes audio et vidéo dans les boîtes aux lettres dans les années 1990. Il fut aussi le premier parti à concevoir un site internet en 1996 et l’une des premières formations partisanes à se doter d’une page Facebook en 2006.

Aujourd’hui, le Front National semble toujours parfaitement maîtriser les codes communicationnels de son temps, dans le but de parler à une population plus jeune et cela, sans filtre. Il y a quelques mois, sur le modèle de Jean-Luc Mélenchon, Florian Philippot ouvrait sa chaîne Youtube. Loin d’être aussi populaire que le leader de la France Insoumise, Florian Philippot s’évertue à donner une atmosphère chaleureuse, complice et même parfois amicale au parti. Il pose dans la cafétéria du QG à Nanterre, se veut cool et proche de ses interlocuteurs. Cependant, des mises en scène comme celle avec Franck de Lapersonne révèlent un certain malaise, un manque de naturel flagrant face à la caméra. Florian Philippot s’amuse même à faire des références au forum 18-25 ans de jeuxvidéos.com, communauté très fermée du web, ce qui ne manquera pas de séduire plusieurs membres de la plateforme, habituée aux dérapages homophobes, racistes ou misogynes. On assiste là au basculement de la jeunesse vers un néoconservatisme décomplexé, se voulant décontracté et n’hésitant pas à jouer avec les « trolls » d’internet. Florian Philippot se veut décalé, utilise les codes des vlogs la mode afin de normaliser le Front National, essayant de le rendre sympathique, respectable, presque friendly, désacralisant le parti par le côté humain. Le parti d’extrême-droite a compris les enjeux d’aujourd’hui : 77% des 18-24 ans déclarent utiliser en priorité les médias sociaux pour s’informer. Grâce à l’utilisation de plus en plus régulière de ces réseaux par les partis politiques, les jeunes électeurs ne sont plus obligés d’écouter de longs débats politiques pour comprendre les idées d’un candidat. La politique vient désormais à eux, les partis captent le capital d’attention là où il est. Cependant, en regardant de plus près, on s’aperçoit qu’il y a une tension permanente entre radicalité et modernité dans le discours du Front National : la forme est moderne, séductrice, mais le fond reste un fond d’extrême-droite, conservateur, fermé et obsolète.

Un discours sans filtre mais paradoxal

L’utilisation des réseaux sociaux par le Front National est principalement motivée par la volonté de parler directement aux publics, sans filtre, sans « entrave » journalistique. Les réseaux sociaux, comme le souligne Florian Philippot, permettent de créer des « formats particuliers qui touchent facilement une population qui se désintéresse de plus en plus des médias traditionnels ».

Le Front National crée son propre univers, il utilise une stratégie totalisante, qui ne laisse pas de place au contre discours. La méfiance historique du parti à l’égard des médias traditionnels, et l’auto-victimisation systématique des cadres du parti face aux experts politiques (Qui seraient selon eux, toujours des experts anti-FN) en sont les principales raisons. La rengaine du grand méchant loup médiatique permet au Front National de s’appuyer sur le web, qui agit alors comme un contre-média.

Toujours dans cette logique d’auto-victimisation, le Front National a mis en place fin 2014 le « Décodeur Bleu Marine » visant à « démanteler les mensonges colportés par les médias ».

Cependant, cette volonté de transparence est entachée par des pratiques comme le blocage des commentaires sur les chaînes Youtube du Front National, coupant tout dialogue possible, ou par le démantèlement des « hoax », canulars et rumeurs infondées circulant sur le web, colportés par des élus Front National, tels que l’obligation d’enseigner l’arabe dès le CP, ou les images de familles touchant le RSA vivant mieux qu’une famille de salariés.

Pousser à l’action

Le Front National utilise les réseaux sociaux dans le but de se faire connaître, mais aussi, et surtout, pour mobiliser ses troupes déjà présentes, les pousser à un militantisme plus important. Ce fut le cas lors du lancement du réseau social du parti en mai 2014, « Les Patriotes ». Censé regrouper les militants frontistes et inciter aux actes militants sous un système de récompense par points, le site fut fermé début 2016, faute de succès (moins de 10 000 abonnés). Le projet fut qualifié d’amateurisme par plusieurs cadres du parti. Cependant, en allant un peu plus loin, on peut imaginer qu’il fut aussi mis en place pour récolter des données en masse ; lors de l’inscription, trois pages de renseignements et beaucoup d’informations privées sont demandées, mais il n’y a aucune mention légale de la CNIL… À noter que l’enregistrement INPI du site est situé dans le XVIe arrondissement, rue Lauriston, rue de l’ancien siège de la Gestapo sous le régime de Vichy.

Le Front National incite au cybertractage, renforce sa légitimité électorale, pousse au commentaire sur les articles visant le parti : à la manière des discours de Marine Le Pen, les codes digitaux sont utilisés afin d’embraser les foules.

 

Mainmise sur les discours

Afin que les élus et les militants du Front National respectent la ligne de dédiabolisation voulue par Marine Le Pen, la surveillance des réseaux sociaux par le parti est de plus en plus accrue. En effet, le web est une arme à double tranchant pour le Front National, les dérapages sont nombreux et pourraient saboter ce travail de dédiabolisation. Une directive de 2014 de Steeve Briois, nouveau président du parti par intérim, exige de faire vérifier tous les contenus avant publication, dans le but de réguler les écrits des élus du parti. Cependant, la réactivité des militants du Front National peut causer certains soucis, comme ce fut le cas lors de la condamnation d’un des cadres du parti en 2013 : Julien Sanchez, pour avoir laissé des internautes poster des commentaires à caractère raciste sur sa page Facebook, ou encore lors de la condamnation d’Anne-Sophie Leclère pour avoir comparé Christiane Taubira, à l’époque Ministre de la Justice, à un singe sur sa page Facebook. Le Front National contrôle, incite les militants à partager les contenus en masse et à poster des photos pour témoigner de la bonne ambiance régnant au sein du parti, font des comptes Twitter des élus locaux, des vitrines du parti, tout cela dans le but de gommer la radicalité du Front National.

Dans cette logique, le parti ne soutient donc pas officiellement les acteurs de la fachosphère (néologisme désignant les sources d’informations partisanes de l’idéologie d’extrême-droite). Le parti contrôle, mais permet, à une parole frontiste moins standardisée, de se déployer pour continuer d’incarner une logique doctrinale de radicalisation. Néanmoins, la forme même d’une plateforme comme Twitter, demandant simplifications et raccourcis s’accorde avec la logique stigmatisante et populiste du parti, menant par ailleurs à des dérives inévitables.

La parole des élus est homogénéisée, la communication est harmonisée, les éléments de langages standardisés. La mise en place du « Campus Bleu Marine » en est la preuve : son but est de former tous les acteurs du parti (du cadre au militant) à la communication du Front National sur le web. Les mêmes mots, les mêmes messages, les mêmes structures de pensées sont déversés sur les réseaux sociaux et dans les médias traditionnels. Tout cela sous le contrôle d’Alain Vizier, responsable communication du parti. Même l’image de Marine Le Pen est toujours très scénarisée, avec une mise en scène très esthétisée et très cadrée, en témoigne son affiche de campagne du 2nd tour.

Malgré une communication bien rodée, les dérives du Front National sont très nombreuses. Entre les photos des militants posant devant des drapeaux nazis, ou encore, plus récemment, la découverte des propos négationnistes de François Jalkh lors de sa succession à Marine Le Pen, le parti risque encore de nombreux dérapages.

 

La ligne éditoriale, agressive mais attractive du Front National continue de séduire. La communication « double dose » opérée par le parti, mêlant médias traditionnels et médias sociaux, accentue encore la volonté de dédiabolisation du parti. Est ce que ces tactiques communicationnelles porteront leurs fruits ? Réponse dimanche.

Andréa Jeanroy

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